La chenille de l'Ammophile, le taon du Bembex, le bupreste et le charançon du Cerceris, l'acridien, le grillon, l'éphippigère du Sphex, tout ce gibier pacifique, c'est l'imbécile mouton de nos abattoirs; cela se laisse opérer par le paralyseur sans grande résistance, stupidement. Les mandibules bâillent, les pattes ruent et protestent, la croupe se contorsionne, et c'est tout. Ils n'ont pas d'armes qui puissent lutter avec le stylet de l'assassin. Je voudrais voir le déprédateur aux prises avec un adversaire imposant, rusé comme lui, expert en embûches, et comme lui porteur de dague empoisonnée. Au bandit qui joue du poignard, je désirerais voir s'opposer un autre bandit sachant poignarder. Semblable duel est-il possible? Oui, très possible, et même très commun. D'une part sont les Pompiles, champions toujours vainqueurs; d'autre part sont les Araignées, champions toujours vaincus.

Qui ne connaît les Pompiles, pour peu qu'il se soit délassé avec les insectes? Contre les vieilles murailles, au pied des talus bordant les sentiers peu fréquentés, dans les chaumes après la moisson, dans les fourrés de gazon sec, partout où l'araignée tend ses filets, qui ne les a vus affairés, tantôt courant deçà, delà, à l'aventure, les ailes relevées et vibrantes sur le dos, tantôt changeant de place par longues et courtes volées? Ce sont des chasseurs en quête d'un gibier qui pourrait bien intervertir les rôles et se faire lui-même une proie de celui qui le guettait.

Les Pompiles alimentent leurs larves uniquement avec des Aranéides, et les Aranéides se nourrissent de tout insecte proportionné à leur taille et pris dans leurs filets. Si les premiers ont un dard, les autres possèdent un double crochet à venin. Les forces souvent s'équivalent; il n'est pas même rare qu'elles prédominent en faveur de l'Araignée. L'hyménoptère a ses astuces de guerre, ses coups savamment médités: l'Aranéide a ses ruses et ses périlleux traquenards; le premier dispose d'une grande prestesse de mouvements, l'autre peut compter sur les perfidies de sa toile; il y a pour l'un l'aiguillon, qui sait piquer au point convenable pour amener la paralysie, il y a pour l'autre les crochets, qui savent mordre à la nuque et donner une mort soudaine: d'un côté est le paralyseur, de l'autre le tueur. Qui des deux deviendra le gibier de l'autre?

À ne consulter que la vigueur relative des adversaires, la puissance des armes, la virulence des venins et les divers moyens d'action, la balance bien des fois pencherait pour l'Aranéide. Puisqu'il sort toujours victorieux de cette lutte, en apparence bien dangereuse pour lui, le Pompile doit posséder une méthode particulière, dont je serais bien désireux de connaître le secret.

Dans nos régions, le plus vigoureux et le plus vaillant chasseur d'Araignées est le Pompile annelé (Calicurgus annulatus Fab.), costumé de jaune et de noir, haut de jambes, les ailes avec l'extrémité noire et le reste jauni comme par l'exposition à la fumée, ainsi qu'un hareng saur. Sa taille est à peu près celle du Frelon (Vespa Crabro). Il est rare. J'en vois trois ou quatre dans l'année, et je ne manque jamais de m'arrêter devant la fière bête, arpentant à grands pas, quand vient la canicule, la poudre des guérets. Son air audacieux, sa rude démarche, sa tournure belliqueuse, longtemps m'ont fait soupçonner, pour son gibier, quelque capture impossible, atroce, inavouable. Et je rencontrais juste. Cette proie, je l'ai vue, à force d'attendre et d'épier; je l'ai vue entre les mandibules du chasseur. C'est la Tarentule à ventre noir, la terrible Araignée qui, d'un coup de son arme, extermine net un Xylocope, un Bourdon; c'est l'Aranéide qui tue un moineau, une taupe; c'est la redoutable bête dont la morsure ne serait peut-être pas sans danger pour nous. Oui, voilà le menu que le fier Pompile destine à sa larve.

Ce spectacle, l'un des plus frappants que m'aient présenté les hyménoptères déprédateurs, ne s'est offert encore à mes yeux qu'une fois, et cela, tout à côté de ma rustique demeure, dans le fameux laboratoire de l'harmas. Je vois encore l'intrépide braconnier tirant par la patte, au pied d'un mur, la monstrueuse capture qu'il venait de faire non loin de là sans doute. Dans le mur, à la base, un trou se présente, interstice accidentel entre quelques pierres. L'hyménoptère visite l'antre, mais non pour la première fois: il l'avait déjà reconnu et le logis lui avait agréé. La proie, immobilisée, attendait quelque part, je ne sais où, et le chasseur a été la reprendre pour l'emmagasiner. C'est à ce moment que je fais sa rencontre. Le Pompile donne un dernier coup d'œil à la grotte, il en extrait quelques petits fragments de mortier détaché, et là se bornent les préparatifs. La Lycose est introduite, traînant sur le dos et tirée par la patte. Je laisse faire. Bientôt l'hyménoptère reparaît, et pousse négligemment devant le trou les lopins de mortier qu'il vient d'extraire, puis il s'envole. C'est fini. La ponte est faite, l'insecte a clos vaille que vaille, et je peux procéder à l'examen du clapier et de son contenu.

Aucun travail d'excavation de la part du Pompile. C'est bien un trou accidentel, aux spacieuses anfractuosités, œuvre de la négligence du maçon et non de l'hyménoptère. La clôture est tout aussi sommaire. Quelques miettes de mortier, amassées devant la porte, forment barricade plutôt que fermeture. Violent chasseur, pauvre architecte. Le meurtrier de la Tarentule ne sait pas fouir un logis pour sa larve, il ne sait pas combler l'entrée en y balayant de la poussière. Le premier trou venu au pied d'un mur lui suffit pourvu qu'il soit assez spacieux; un petit amas de gravats, c'est assez comme porte. Rien de plus expéditif.

Je retire le gibier du réduit, l'œuf est collé sur l'Araignée, vers la naissance du ventre. Une maladresse de ma part le fait détacher au moment de l'extraction. C'est fini: il ne se développera pas; je ne pourrai assister à l'évolution de la larve. La Tarentule est immobile, souple comme à l'état de la vie, sans trace aucune de blessure. C'est la vie, en effet, moins le mouvement. De loin en loin, le bout des tarses frémit un peu, et c'est tout. Vieil habitué à ces trompeurs cadavres, je vois en esprit ce qui s'est passé: l'Aranéide a été piquée dans la région du thorax, une seule fois sans doute, vu la concentration de son appareil nerveux. Je mets la victime dans une boîte, où elle se conserve avec toute la fraîcheur, toute la flexibilité de la vie, depuis le 2 août jusqu'au 2 septembre, c'est-à-dire pendant sept semaines. Ces merveilles nous sont familières; inutile de s'y arrêter.

Le plus important m'échappe. Ce que je désirais, ce que je désire encore aujourd'hui, c'est de voir le Pompile aux prises avec la Lycose. Quel duel, où la ruse de l'un doit maîtriser les terribles armes de l'autre! L'hyménoptère pénètre-t-il dans le terrier pour surprendre la Tarentule au fond de son repaire? Ce serait témérité pour lui fatale. Où le gros Bourdon périt à l'instant, l'audacieux visiteur périrait aussitôt entré. L'autre n'est-elle pas là, face à face, prête à lui happer la nuque, dont la blessure amènerait la mort soudaine? Non, le Pompile n'entre pas chez l'Araignée, c'est évident. La surprend-il hors de sa forteresse? Mais la Lycose est casanière; pendant l'été, je ne la vois pas errer. Plus tard, dans l'arrière-saison, lorsque les Pompiles ont disparu, elle vagabonde; devenue bohémienne, elle promène en plein air sa populeuse famille, qu'elle porte sur son dos. La part faite à ces promenades maternelles, elle ne me paraît pas quitter son manoir, et le Pompile, ce me semble, a peu de chance de la rencontrer au dehors. Le problème, on le voit, se complique: le chasseur ne peut pénétrer dans le terrier, où il s'exposerait à une mort foudroyante; et les mœurs sédentaires de l'Aranéide rendent improbable sa rencontre à l'extérieur. Il y a là une énigme qu'il serait curieux de déchiffrer. Tâchons de le faire en observant d'autres chasseurs d'Araignées; l'analogie nous permettra de conclure.

Bien des fois j'ai épié des Pompiles de toute espèce dans leurs expéditions de chasse, je n'en ai jamais surpris pénétrant dans le logis de l'Araignée, celle-ci présente. Que ce logis soit un entonnoir plongeant son embouchure dans quelque trou de muraille, un vélarium tendu entre des chaumes, une tente imitée de celle de l'Arabe, un étui formé de quelques feuilles rapprochées, une toile avec chambre d'affût, dès que la propriétaire s'y trouve, le Pompile soupçonneux se tient à l'écart. Si la demeure est vacante, c'est autre chose: l'hyménoptère parcourt avec une aisance superbe ces toiles, ces lacs, ces amas de cordages où tant d'autres insectes resteraient empêtrés. Sur lui, les filets de soie semblent ne pas avoir de prise. Que fait-il, explorant ces toiles inoccupées? Il surveille de là ce qui se passe sur les toiles voisines où l'Aranéide est embusquée. Donc répugnance invincible du Pompile d'aller droit à l'Araignée lorsque celle-ci est chez elle, au milieu de ses traquenards. Et il a cent fois raison. Si la Tarentule connaît la pratique du coup de poignard à la nuque, soudainement mortel, les autres ne peuvent l'ignorer. Malheur donc à l'imprudent qui se présenterait sur le seuil d'une Araignée à peu près d'égale force.