Voilà convenons-en, un étrange gibier: il ne se dissimule pas, il s'empresse de se montrer; il ne fuit pas, il se jette au-devant du chasseur. Si l'observation s'arrêtait là, pourrait-on dire qui des deux est le chasseur, qui des deux est le chassé? Ne prendrait-on pas en pitié l'imprudent Pompile? Qu'un fil du traquenard l'enlace par la patte et c'en est fait de lui. L'autre sera là, le poignardant à la gorge. Quelle est donc sa méthode contre la Ségestrie, toujours sur le qui-vive, prête à la défense, audacieuse jusqu'à l'agression! Étonnerai-je le lecteur en lui disant que ce problème m'a passionné, qu'il m'a tenu des semaines durant, en contemplation devant la triste muraille? Mon récit n'en sera pas moins bref.
À diverses reprises, je vois le Pompile brusquement se jeter sur l'une des pattes de l'Araignée, la saisir avec les mandibules et faire effort pour extraire la bête de son tube. C'est un élan soudain, un coup de surprise de trop courte durée pour permettre à l'Aranéide d'y parer. Heureusement les deux pattes d'arrière sont cramponnées au logis, et la Ségestrie en est quitte pour un soubresaut, car l'autre, l'ébranlement donné, se hâte de lâcher prise: s'il persistait, l'affaire tournerait mal. Le coup manqué, l'hyménoptère recommence à d'autres entonnoirs; il reviendra même au précédent lorsque l'alerte se sera un peu calmée. Toujours sautillant et voletant, il rôde autour de l'embouchure d'où la Ségestrie le surveille, les pattes étalées. Il épie l'instant propice; il bondit, happe une patte, tire à lui et se jette à l'écart. Le plus souvent l'Araignée tient bon; parfois elle est entraînée hors du tube, à quelques pouces, mais aussitôt elle y rentre à la faveur sans doute de son câble de sûreté non rompu.
L'intention du Pompile est visible: il veut expulser l'Araignée de sa forteresse et la projeter au loin. Tant de persévérance amène le succès. Cette fois-ci cela va bien: d'un élan vigoureux et bien calculé, l'hyménoptère a extrait la Ségestrie, qu'il laisse choir à terre tout aussitôt. Étourdie de sa chute et encore plus démoralisée une fois hors de son embuscade, l'Aranéide n'est plus l'audacieux adversaire de tantôt. Elle rassemble ses pattes et se blottit dans un pli du sol. Le chasseur est à l'instant là pour opérer l'expulsée. À peine ai-je le temps de m'approcher pour surveiller le drame, que la patiente est paralysée d'un coup d'aiguillon dans le thorax.
Enfin la voilà, dans tout son machiavélisme, l'astucieuse méthode du Pompile. Il y a péril de mort pour lui s'il attaque la Ségestrie dans son domicile; l'hyménoptère en est si convaincu, qu'il se garde bien de commettre cette imprudence; mais il sait aussi, qu'une fois délogée de sa demeure, l'Araignée est aussi craintive, aussi poltronne qu'elle était audacieuse au centre de son entonnoir. Toute sa tactique de guerre consiste donc à déloger la bête. Ce point acquis, le reste n'est plus rien.
Ainsi doit se comporter le chasseur de Tarentules. Instruit par son confrère, le Pompile apical, je le vois en esprit sournoisement errer autour du bastion de la Lycose. Celle-ci accourt du fond de son souterrain, croyant à l'approche d'un gibier; elle remonte son tube vertical, elle étale au dehors ses pattes antérieures, prête à bondir. Mais c'est le Pompile annelé qui bondit, appréhende une patte, tire et lance la Lycose hors du trou. C'est désormais proie poltronne, qui se laissera poignarder sans songer à faire usage de ses crochets à venin. La ruse ici triomphe de la force, et cette ruse n'est pas inférieure à la mienne, lorsque, voulant m'emparer de la Tarentule, je lui fais mordre un épillet plongé dans le terrier, je l'amène doucement à l'entrée, puis d'un mouvement brusque la projette au dehors. Pour l'entomologiste comme pour le Pompile, l'essentiel est de faire quitter son château fort à l'Aranéide. La capture est après sans difficulté, tant le trouble est profond dans la bête expulsée.
Deux points inverses me frappent dans les faits que je viens d'exposer: l'astuce du Pompile et la sottise de l'Araignée. Que l'hyménoptère ait acquis peu à peu, comme très favorable à sa descendance, son instinct si judicieux d'extraire d'abord la proie de son habitacle pour la paralyser après sans péril, je veux bien l'admettre si l'on m'explique pourquoi le Ségestrie, d'un intellect non moins bien doué que celui du Pompile, ne sait pas encore déjouer la ruse depuis si longtemps qu'elle en est victime. Que faudrait-il à l'Araignée noire pour échapper à son exterminateur? Un rien; il lui suffirait de rentrer dans son tube, au lieu de venir se poster en sentinelle, à l'entrée, toutes les fois que l'ennemi passe dans les environs. C'est très courageux de sa part, je l'avoue; mais c'est aussi très périlleux. Sur l'une des pattes étalées dehors pour la défense et l'attaque, le Pompile va fondre, et l'assiégée périra par son audace. Cette posture est bonne dans l'attente d'une proie, mais l'hyménoptère n'est pas un gibier; c'est un ennemi, et des plus à craindre. L'Aranéide ne l'ignore pas. À sa vue, au lieu de se camper crânement mais sottement sur le seuil de sa porte, que ne recule-t-elle au fond de sa forteresse, où l'autre ne viendrait pas l'attaquer? L'expérience des générations accumulées aurait dû lui apprendre cette tactique si élémentaire et d'un intérêt sans égal pour la prospérité de sa race. Si le Pompile a perfectionné sa méthode d'attaque, pourquoi la Ségestrie n'a-t-elle pas perfectionné sa méthode de défense? Est-ce que les siècles de siècles auraient avantageusement modifié l'un sans parvenir à modifier l'autre? Là je ne comprends plus, ce qui s'appelle plus. Et tout naïvement je me dis: «Puisqu'il faut des Araignées aux Pompiles, de tout temps ceux-ci ont possédé leur patiente astuce et les autres leur sotte audace.» C'est puéril, si l'on veut, peu conforme aux visées transcendantes des théories à la mode; il n'y a là ni objectif ni subjectif, ni adaptation ni différenciation, ni atavisme ni transformisme; soit, mais du moins je comprends.
Revenons aux mœurs du Pompile apical. Sans m'attendre à des résultats de quelque intérêt, car en captivité les talents respectifs du déprédateur et de la proie paraissent sommeiller, j'ai mis en présence, dans un large flacon, l'hyménoptère et la Ségestrie. L'Aranéide et son ennemi se fuient mutuellement, aussi craintifs l'un que l'autre. Par quelques secousses ménagées, je les amène à se toucher. La Ségestrie, par moments, saisit le Pompile, qui se pelotonne de son mieux, sans chercher à faire usage de son dard; elle le roule entre ses pattes et même entre ses pinces, mais ne paraît le faire qu'avec répugnance. Une fois, je la vois se coucher sur le dos, et maintenir le Pompile au-dessus d'elle, à distance autant qu'elle le peut, tout en le roulant entre les pattes antérieures, le mâchonnant entre les mandibules. L'hyménoptère, soit adresse de sa part, soit frayeur de l'Aranéide, sort promptement de dessous les redoutables crochets, s'éloigne un peu et ne paraît pas trop se soucier des bourrades qu'il vient de recevoir. Il se lustre tranquillement les ailes, il se frise les antennes en les tirant tandis qu'il les maintient à terre sous ses tarses antérieurs. L'attaque de la Ségestrie, stimulée par mes secousses, se réitère une dizaine de fois, et le Pompile s'échappe toujours des crochets venimeux sans avoir rien éprouvé, comme s'il était invulnérable.
L'est-il, en effet? En aucune manière, nous en aurons bientôt la preuve; s'il se retire sain et sauf, c'est que l'Aranéide n'use pas de ses crochets. Il y a là une sorte de suspension d'armes, une convention tacite de s'interdire les coups mortels; ou plutôt, il y a démoralisation par la captivité, et les deux adversaires ne sont plus d'humeur assez belliqueuse pour jouer du stylet. La quiétude du Pompile, qui continue à se friser crânement en face de la Ségestrie, me rassure sur le sort de mon prisonnier; pour plus de sûreté cependant, je lui jette un chiffon de papier, dans les plis duquel il trouvera refuge pendant la nuit. Il s'y installe, à l'abri de l'Araignée. Le lendemain, je le trouve mort. Pendant la nuit, la Ségestrie, aux habitudes nocturnes, avait repris son audace et poignardé son ennemi. Je le soupçonnais bien que les rôles pouvaient s'intervertir! Le bourreau d'hier est la victime d'aujourd'hui.
Je remplace le Pompile par une Abeille domestique. Le tête-à-tête ne fut pas long. Deux heures plus tard, l'Abeille était morte, mordue par l'Araignée. Un Éristale a le même sort. La Ségestrie cependant ne touche à aucun des deux cadavres, pas plus qu'elle n'avait touché au cadavre du Pompile. Dans ces meurtres, la captive paraît n'avoir eu d'autre but que de se débarrasser d'un voisin turbulent. Quand viendra l'appétit, peut-être les victimes seront-elles utilisées? Elles ne le furent pas, et par ma faute. Je mis dans le flacon un Bourdon de moyenne taille. Un jour plus tard, l'Araignée était morte; son rude compagnon de captivité avait fait le coup.
Terminons là ces duels, irréguliers dans la prison de verre, et complétons l'histoire du Pompile que nous avons laissé au pied de la muraille avec la Ségestrie paralysée. Il abandonne la proie à terre pour revenir au mur. Il visite un à un les entonnoirs de l'Araignée, sur lesquels il marche avec la même aisance que sur la pierre; il inspecte les tubes de soie, il y plonge les antennes, sonde exploratrice; il y pénètre sans la moindre hésitation. D'où lui vient maintenant cette témérité de s'engager ainsi dans les repaires de la Ségestrie? Tout à l'heure, il était d'une réserve extrême; en ce moment, il semble insoucieux du péril. C'est qu'il n'y a pas péril en réalité. L'hyménoptère visite des domiciles sans habitants. Quand il s'engouffre dans un tube de soie, il sait très bien qu'il n'y a personne, car si la Ségestrie était présente, elle aurait déjà paru sur le seuil du logis. La propriétaire ne se montrant pas au premier ébranlement des fils du voisinage, c'est la preuve certaine que le tube est vacant; et le Pompile s'y engage en toute sécurité. Je recommanderai aux observateurs futurs de ne pas prendre les recherches actuelles pour des manœuvres de chasse. Je l'ai dit et je le répète: jamais le Pompile ne pénètre dans l'embuscade de soie tant que l'Araignée s'y trouve.