Il y a là des corps de métier fort divers. Les uns, plus industrieux, mieux outillés, enlèvent la moelle de la tige sèche et obtiennent ainsi une galerie cylindrique et verticale, dont la longueur peut atteindre jusqu'à près d'une coudée. Cet étui est ensuite divisé, par des cloisons, en étages plus ou moins nombreux, dont chacun est la loge d'une larve.—D'autres, moins bien doués en force et en outils, mettent à profit les vieilles galeries d'autrui, galeries abandonnées après avoir servi de demeure à la famille de leur constructeur. Leur seul travail consiste à réparer un peu la masure, à déblayer le canal des ruines encombrantes, telles que débris de cocons et décombre de planchers écroulés, enfin à édifier de nouvelles cloisons, tantôt avec une pâte de terre argileuse, tantôt avec un béton formé de ratissures de moelle que cimente une goutte de salive.

On reconnaît ces habitations d'emprunt à l'inégal développement des étages. Quand il a lui-même foré le canal, l'ouvrier est économe de l'espace; il sait ce que cela coûte de peine à obtenir. Les loges sont alors pareilles, de capacité convenable pour l'habitant, sans exagération en plus ou en moins. Dans cet étui, où s'est dépensé le travail assidu de semaines entières, il convient de loger le plus grand nombre de larves que possible, tout en laissant à chacune l'espace nécessaire. L'ordre dans la superposition des étages, l'économie dans les distances sont alors de règle absolue.

Mais le gaspillage est visible quand l'hyménoptère utilise une ronce creusée par un autre. Tel est le cas du Tripoxylon figulus. Pour obtenir les magasins où il dépose ses maigres rations d'araignées, il découpe son cylindre d'emprunt en loges très inégales, au moyen de minces cloisons d'argile. Les unes ont un centimètre environ, longueur convenable pour l'insecte; les autres se prolongent jusqu'à deux pouces. À ces vastes salles, si disproportionnées avec l'habitant, se reconnaît l'insouciante prodigalité d'un propriétaire de hasard, à qui la propriété n'a rien coûté.

Ouvriers de première main, ou bien ouvriers retouchant le travail d'autrui, ils ont tous leurs parasites, qui constituent la troisième catégorie des habitants de la ronce. Ceux-ci n'ont ni galeries à creuser, ni provisions à faire: ils déposent leur œuf dans une cellule étrangère, et leur larve se nourrit, soit des provisions, soit de la larve même du légitime propriétaire.

En tête de cette population, pour le fini comme pour l'ampleur du travail, se trouve l'Osmie tridentée (Osmia tridentata Duf. et Pér.), dont j'aurai à m'occuper spécialement dans ce chapitre. Sa galerie, du calibre d'un crayon, descend parfois jusqu'à une coudée de profondeur. Elle est d'abord presque exactement cylindrique; mais, au cours de l'approvisionnement, des retouches se font qui la modifient un peu à des distances géométriquement déterminées. Le travail de forage n'a pas grand intérêt. Au mois de juillet, on voit l'insecte, campé sur un bout de ronce attaquer la moelle et y creuser un puits. Celui-ci devenu assez profond, l'Osmie y descend, arrache quelques parcelles de moelle et remonte pour rejeter sa charge au dehors. Cette œuvre monotone se continue jusqu'à ce que l'hyménoptère ait jugé la galerie assez longue, ou bien, ce qui arrive fréquemment, jusqu'à ce qu'il soit arrêté par un nœud infranchissable.

Viennent après la pâtée de miel, la ponte et le cloisonnement, opération délicate à laquelle l'insecte procède par degrés de la base au sommet. Au fond de la galerie un amas de miel est déposé, et sur cet amas un œuf est pondu; puis une cloison est construite pour séparer cette loge des suivantes, car chaque larve doit avoir sa chambre spéciale, d'un centimètre et demi environ de longueur, sans communication aucune avec les chambres voisines. Cette cloison a pour matériaux de la ratissure de moelle de ronce, qu'agglutine et met en pâte une humeur fournie par l'appareil salivaire. Où prendre ces matériaux? L'Osmie ira-t-elle recueillir au dehors, à terre, les déblais qu'elle a rejetés en forant le cylindre? Économe de son temps, elle a mieux à faire que de ramasser sur le sol les parcelles éparpillées. Le canal, ai-je dit, est d'abord tout d'une venue, à peu près cylindrique; sa paroi conserve encore une mince couche de moelle. Voilà les réserves que l'Osmie, en constructeur prévoyant, s'est ménagées pour édifier les cloisons. Du bout des mandibules, elle ratisse donc autour d'elle, mais dans une longueur déterminée, celle qui correspond à la loge suivante; de plus, elle conduit son travail de façon à creuser davantage la partie moyenne et à laisser rétrécies les deux extrémités. Au canal cylindrique du début, ainsi succède, dans la partie travaillée, une cavité ovoïde tronquée aux deux bouts, un espace en forme de tonnelet. Cet espace sera la seconde cellule.

Quant aux déblais, ils sont utilisés sur place, ils servent à la construction de l'opercule qui sert de plafond à la loge précédente et de plancher à la loge qui suit. Nos entrepreneurs ne combineraient pas mieux pour bien utiliser le temps des travailleurs. Sur le plancher ainsi obtenu, une autre ration de miel est déposée, et à la surface de la pâtée un œuf est pondu. Enfin, au rétrécissement supérieur du tonnelet, une cloison est construite avec les ratissures fournies par la confection finale de la troisième loge, elle-même façonnée en ovoïde tronqué. Ainsi se poursuit l'œuvre, loge par loge, chacune d'elles fournissant la matière de la cloison qui la sépare de la précédente. Parvenue au bout du cylindre, l'Osmie tamponne l'étui avec une épaisse couche de la même pâte à cloisons. Et c'est fini pour ce bout de ronce; l'hyménoptère n'y reviendra plus. Si les ovaires ne sont pas encore épuisés, d'autres tiges sèches seront exploitées de la même manière.

Le nombre de loges varie beaucoup, suivant les qualités de la tige. Si le bout de ronce est long, régulier, sans nœuds, on peut en compter une quinzaine; c'est du moins le chiffre le plus élevé que m'aient fourni mes observations. Pour bien juger de l'aménagement, il faut fendre la tige en long, pendant l'hiver, alors que les provisions sont depuis longtemps consommées, et que les larves sont encloses dans leurs cocons. On voit que l'étui est divisé, à des distances égales, par de légers étranglements dans chacun desquels est fixé un disque circulaire, une cloison d'un millimètre à deux d'épaisseur. Les chambres que ces cloisons séparent sont autant de tonnelets, exactement remplis par un cocon roux, translucide, à travers lequel se voit la larve, recourbée en hameçon. On dirait un grossier chapelet d'ambre, à grains ovoïdes, contigus par leurs bouts tronqués.

Dans ce chapelet de cocons, quel est le plus vieux, quel est le plus jeune? Le plus vieux est évidemment celui du fond, celui de la cellule la première construite; le plus jeune est celui qui termine en haut la série, celui de la dernière cellule construite. L'aînée des larves commence l'empilement, tout au fond de la galerie; la dernière venue le termine, à l'extrémité supérieure; et les autres se succèdent, d'après leur âge, de la base au sommet.

Remarquons maintenant que, dans le canal, il ne peut y avoir place, à la même hauteur, pour deux Osmies à la fois, car chaque cocon remplit, sans intervalle vide, l'étage, le tonnelet qui lui appartient; remarquons encore que, parvenues à l'état parfait, les Osmies doivent toutes sortir de l'étui par le seul orifice que possède le bout de ronce, l'orifice d'en haut. Il n'y a là qu'un obstacle facile à surmonter, un tampon de moelle agglutinée, dont les mandibules de l'insecte ont aisément raison. En bas, la tige n'offre aucune voie préparée; d'ailleurs elle se prolonge indéfiniment sous terre, par les racines. Partout ailleurs est l'enceinte ligneuse, en général trop dure et trop épaisse pour être forée. C'est donc inévitable: toutes les Osmies, quand viendra le moment de quitter la demeure, doivent sortir par le haut; et comme l'étroitesse du canal s'oppose au passage de l'insecte qui précède tant que reste en place l'insecte qui suit, le déménagement doit commencer par le haut, se propager de loge en loge et se terminer par le bas. L'ordre de sortie est alors l'inverse de l'ordre de primogéniture; les plus jeunes Osmies quittent le nid les premières, et les plus âgées le quittent les dernières.