Rien au dehors, pour la vue du moins, n'indique la cachette de la chenille. Le sol qui recèle la pièce de gibier peut être nu au gazonné, caillouteux ou terreux, continu ou fendillé de petites crevasses. Ces variations d'aspect sont indifférentes au chasseur, qui exploite tous les points sans préférence pour les uns plutôt que pour les autres. Partout où l'hyménoptère s'arrête et fouille avec quelque persistance, je n'aperçois rien de particulier malgré toute mon attention; et cependant il doit y avoir un ver gris, comme je viens de m'en convaincre, coup sur coup, à cinq reprises, en prêtant main-forte à l'insecte, que rebutait d'abord un travail hors de proportion avec ses forces. La vue certainement n'est pas en cause ici.
Quel sens alors? L'odorat? Informons-nous. Les organes de recherche sont les antennes, tout l'affirme. De leur extrémité, fléchie en arc et animée d'une vibration continuelle, l'insecte palpe le sol, à petits coups, rapidement. Si quelque fissure se présente, les filets vibrants s'y introduisent et sondent; si quelque touffe de gramen étale à fleur de terre son lacis de rhizomes, ils en fouillent les anfractuosités avec un redoublement de trépidation. Leurs extrémités s'appliquent un moment, se moulent en quelque sorte sur le point exploré. On dirait deux filaments tactiles, deux longs doigts d'une incomparable mobilité, qui s'informent en palpant. Mais le toucher ne peut intervenir pour révéler ce qu'il y a sous terre; ce qu'il faudrait palper, c'est le ver gris; et ce ver est reclus dans son terrier à quelques pouces de profondeur.
On pense alors à l'odorat. Les insectes, c'est incontestable, possèdent, souvent très développé, le sens de l'olfaction. Les Nécrophores, les Silphes, les Histers, les Dermestes accourent de tous côtés au point où gît un petit cadavre, dont il faut expurger le sol. Guidés par l'odorat, ces ensevelisseurs se hâtent vers la taupe morte.
Mais si le sens de l'olfaction est certain chez l'insecte, on se demande encore où en est le siège. Beaucoup affirment que ce siège est dans les antennes. Admettons-le, bien qu'il soit difficile de comprendre comment une tige d'anneaux cornés, articulés bout à bout, peut remplir l'office d'une narine à structure si profondément différente. L'organisation des appareils n'ayant rien de commun, les impressions perçues sont-elles bien de même nature? Quand les outils sont dissemblables, leurs fonctions restent-elles similaires?
D'ailleurs, avec notre hyménoptère, se présentent de graves objections. L'odorat est un sens passif plutôt qu'actif; il ne va pas au-devant de l'impression comme le fait le toucher, il la subit; il ne s'enquiert pas de l'effluve odorant, il reçoit quand il arrive. Or les antennes de l'Ammophile sont continuellement agissantes; elles s'informent, elles vont au-devant de l'impression. Impression de quoi? Si c'était en réalité une impression d'odeur, l'immobilité leur serait plus favorable qu'une perpétuelle agitation.
Mais il y a mieux: l'odorat sans odeur n'a pas de raison d'être. Or j'ai soumis le ver gris à ma propre expertise; je l'ai donné à flairer à des narines jeunes, bien plus sensibles que les miennes; aucun de nous n'a constaté dans la chenille la plus faible trace d'odeur. Quand le chien, célèbre par son flair, a connaissance de la truffe sous terre, il est guidé par le fumet du tubercule, fumet très appréciable pour nous, même à travers l'épaisseur du sol. Je reconnais au chien un odorat plus subtil que le nôtre; il s'exerce à de plus grandes distances, il reçoit des impressions plus vives et plus tenaces; toutefois il est impressionné par des effluves odorants qui deviennent sensibles à nos narines dans les conditions convenables de proximité.
J'accorderai, si l'on veut, à l'Ammophile un sens d'olfaction aussi délicat, plus délicat même que celui du chien; mais encore faudrait-il une odeur, et je me demande comment ce qui est inodore à l'entrée même des narines peut être odorant pour un insecte à travers l'obstacle du sol. Les sens, s'ils ont mêmes fonctions, ont mêmes excitateurs depuis l'homme jusqu'à l'infusoire. Dans ce qui est ténèbres absolues pour nous, aucun animal ne voit clair, que je sache. On pourra dire, je le sais, que dans la série zoologique, la sensibilité, toujours la même au fond, a des degrés de puissance: telle espèce est capable de plus, et telle autre est capable de moins; le sensible pour l'une est l'insensible pour l'autre. Rien de plus juste; cependant l'insecte, considéré d'une manière générale, ne paraît pas hors ligne sous le rapport de la sensibilité olfactive; les effluves qui l'attirent sont perçus sans un odorat d'une finesse exceptionnelle. Lorsque, dans le cornet floral d'une aroïdée à odeur cadavéreuse s'engouffrent, pour ne plus en sortir, les Dermestes, les Silphes et les Histers; lorsque des essaims de mouches bourdonnent autour d'un chien mort, à ventre bleu et ballonné, tout le voisinage est empuanti par l'infection. La chair décomposée, le fromage pourri exigent-ils de l'insecte, pour lui être révélés, un flair d'exquise précision? Partout où nous voyons accourir ses hordes, avec le flair certainement pour guide, il y a pour nous une odeur.
Reste l'audition. Encore un sens sur lequel l'entomologie n'est pas convenablement renseignée. Où en est le siège? Dans les antennes, dit-on. Ces fines tiges vibrantes sembleraient, en effet, assez aptes à s'ébranler sous l'impulsion sonore. L'Ammophile, qui explore les lieux avec les antennes, serait alors avertie de la présence du ver gris par un léger bruit remontant de terre, bruit des mandibules qui rongent une racine, bruit de la chenille qui remue sa croupe. Quel son faible et quelle difficulté pour sa propagation à travers le matelas spongieux de la terre!
Il est plus que faible, il est nul. Le ver gris est nocturne. Le jour, blotti dans son clapier, il ne bouge. Il ne ronge pas non plus; du moins les vers gris que j'ai exhumés sur les indications de l'hyménoptère ne rongeaient rien du tout par la raison qu'il n'y avait rien à ronger. Ils étaient dans une couche de terre sans racines, en complète immobilité; et par suite, silence. Le sens de l'ouïe doit être écarté comme celui de l'odorat.
La question revient, plus obscure que jamais. Comment fait l'Ammophile pour reconnaître le point où gît, sous terre, le ver gris? Les antennes, c'est incontestable, sont les organes qui le guident. Elles ne fonctionnent pas ici comme appareils olfactifs, à moins d'admettre que leur surface aride, coriace, n'ayant rien de la délicate structure nécessaire à l'habituel odorat, est néanmoins sensible à des odeurs nulles pour nous. Ce serait admettre que la rusticité de l'outil a pour conséquence la perfection du travail. Elles ne fonctionnement pas non plus comme appareil auditif, car il n'y a pas de bruit à percevoir. Quel est donc leur rôle? Je l'ignore et désespère de jamais le savoir.