Mais passons et consultons le peu que l'on sait sur le genre de chasse des Sphex étrangers. J'ouvre l'Histoire des Hyménoptères de Lepeletier de Saint-Fargeau, et j'y vois que, par de là la Méditerranée, dans nos provinces algériennes, les Sphex à ailes jaunes et le Sphex à bordures blanches conservent les goûts qui les caractérisent ici. Au pays des palmiers, ils capturent des orthoptères comme ils le font au pays des oliviers. Quoique séparés par l'immensité de la mer, les giboyeurs concitoyens du kabyle et du berbère ont le même gibier que leurs confrères de Provence. J'y vois encore qu'une quatrième espèce, le Sphex africain (Sphex afra), pourchasse des criquets aux environs d'Oran. Enfin j'ai souvenir d'avoir lu, je ne sais plus où, qu'une cinquième espèce guerroie encore contre des criquets dans les steppes des environs de la Caspienne. Ainsi, sur le pourtour de la Méditerranée, nous aurions cinq Sphex différents, dont les larves sont toutes livrées au régime des orthoptères.
Franchissons maintenant l'équateur et allons tout là-bas, dans l'autre hémisphère, aux îles Maurice et de la Réunion, nous y trouverons, non un Sphex, mais un hyménoptère très-voisin, de même tribu, le Chlorion comprimé, faisant la chasse à d'affreux kakerlacs, fléau des denrées dans les navires et dans les ports des colonies. Ces kakerlacs, ne sont autre chose que des blattes, dont une espèce hante nos habitations. Qui ne connaît cet insecte puant, qui, de nuit, grâce à son corps aplati comme le serait celui d'une énorme punaise, se glisse par les interstices des meubles, par les fentes des cloisons et fait irruption partout où il y a des provisions alimentaires à dévorer? Voilà la blatte de nos maisons, dégoûtante image de la non moins dégoûtante proie chérie du Chlorion. Qu'a donc le kakerlac pour être ainsi choisi comme gibier par un confrère presque de nos Sphex? C'est bien simple: avec sa forme de punaise, le kakerlac est lui aussi un orthoptère, aux mêmes titres que le grillon, l'éphippigère, le criquet. De ces six exemples, les seuls à moi connus et de provenance si diverse, peut-être serait-il permis de conclure que tous les Sphex sont chasseurs d'orthoptères. Sans adopter une conclusion aussi générale, on voit du moins quelle doit être, la plupart du temps, chez le Sphex, la nourriture des larves.
À ce choix surprenant, il y a une cause. Quelle est-elle? Quels motifs déterminent un ordinaire, qui, dans les limites rigoureuses d'un même ordre entomologique, se compose ici d'infects kakerlacs, ailleurs de criquets un peu secs, mais de haut goût, ailleurs encore de grillons dodus ou bien d'éphippigères corpulentes? J'avoue n'y rien comprendre, absolument rien, et livre à d'autres le problème. Remarquons cependant que les orthoptères sont parmi les insectes, ce que les ruminants sont parmi les mammifères. Doués d'une puissante panse et d'un caractère placide, ils pâturent l'herbage et prennent aisément du ventre. Ils sont nombreux, partout répandus, de démarche lente, qui en rend la capture facile; ils sont en outre de taille avantageuse, qui en fait de maîtresses pièces. Qui nous dira si les Sphex, vigoureux ravisseurs à qui forte proie est nécessaire, ne trouvent dans ces ruminants de la classe des insectes, ce que nous trouvons nous- mêmes dans nos ruminants domestiques, le mouton et le boeuf, des victimes pacifiques, riches de chair? C'est un peut-être, mais rien de plus.
J'ai mieux qu'un peut-être pour une autre question tout aussi importante. Les consommateurs d'orthoptères ne varient-ils jamais leur régime? Si le gibier préféré vient à manquer, ne peuvent-ils en accepter un autre? Le Sphex languedocien trouve-t-il qu'en ce monde, après la grasse éphippigère, il n'y a plus rien de bon? Le Sphex à bordures blanches n'admet-il à sa table que des criquets; et le Sphex à ailes jaunes que des grillons? Ou bien suivant le temps, les lieux, les circonstances, chacun supplée-t-il les vivres de prédilection qui manquent, par d'autres à peu près équivalents? Constater de pareils faits, s'il s'en produit, serait d'importance majeure, car ils nous enseigneraient si les inspirations de l'instinct sont absolues, immuables, ou bien si elles varient et dans quelles limites. Il est vrai que dans les cellules d'un même Cerceris sont enfouies les espèces les plus variées soit du groupe Bupreste, soit du groupe Charançon, ce qui démontre pour le chasseur une grande latitude de choix; mais pareille extension des domaines de chasse ne peut être supposée chez les Sphex, que j'ai vus si fidèles à une proie exclusive, toujours la même pour chacun d'eux, et qui d'ailleurs trouvent parmi les Orthoptères des groupes à formes les plus différentes. J'ai eu la bonne fortune néanmoins de recueillir un cas, un seul, de changement complet dans la nourriture de la larve, et je l'inscris d'autant plus volontiers dans les archives Sphégiennes, que de pareils faits, scrupuleusement observés, seront un jour des matériaux de fondation pour qui voudra édifier sur des bases solides la psychologie de l'instinct.
Voici le fait. La scène se passe sur une jetée au bord du Rhône. D'un côté le grand fleuve, aux eaux mugissantes; de l'autre un épais fourré d'osiers, de saules, de roseaux; entre les deux, un étroit sentier, matelassé de sable fin. Un Sphex à ailes jaunes se présente, sautillant, traînant sa proie. Qu'aperçois-je? la proie n'est pas un Grillon, mais un vulgaire acridien, un Criquet! Et cependant l'hyménoptère est bien le Sphex qui m'est si familier, le Sphex à ailes jaunes, le passionné chasseur de Grillons. À peine puis-je en croire le témoignage de mes yeux. — Le terrier n'est pas loin: l'insecte y pénètre et emmagasine son butin. Je m'assieds, décidé à attendre une nouvelle expédition, des heures s'il le faut, pour voir si l'extraordinaire capture se renouvellera. Dans ma position assise, j'occupe toute la largeur du sentier. Deux naïfs conscrits surviennent, récemment tondus, avec cette incomparable tournure d'automates que donnent les premiers jours de caserne. Ils devisent entre eux, parlant sans doute du pays et de la payse; et tous les deux innocemment, ratissent du couteau une badine de saule. Une appréhension me saisit. Ah! ce n'est pas facile que d'expérimenter sur la voie publique, où, lorsque se présente enfin le fait épié depuis des années, l'arrivée d'un passant vient troubler, mettre à néant, des chances qui ne se présenteront peut-être plus! Je me lève, anxieux, pour faire place aux conscrits; je m'efface dans l'oseraie et laisse l'étroit passage libre. Faire davantage n'était pas prudent. Leur dire: «Mes braves, ne passez pas là», c'eût été empirer le mal. Ils auraient cru à quelque traquenard dissimulé sous le sable; et des questions se seraient produites auxquelles ne pouvaient se donner raison valable pour eux. Mon invitation d'ailleurs aurait fait de ces désoeuvrés des témoins, compagnie fort embarrassante en de telles études. Je me lève donc sans rien dire, m'en remettant à ma bonne étoile. Hélas! hélas! la bonne étoile me trahit: la lourde semelle d'ordonnance vient juste appuyer sur le plafond du Sphex. Un frisson me passa dans le corps comme si j'eusse reçu moi-même l'empreinte de la chaussure ferrée.
Les conscrits passés, il fut procédé au sauvetage du contenu du terrier en ruines. Le Sphex s'y trouvait, éclopé par la pression; et avec lui, non seulement l'acridien que j'avais vu introduire, mais encore deux autres; en tout trois criquets au lieu des grillons habituels. Pour quels motifs ce changement étrange? Le voisinage du terrier manquait-il donc de grillons, et l'hyménoptère en détresse se dédommagerait-il avec des acridiens: faute de grives se contentant de merles, ainsi que le dit le proverbe? J'hésite à le croire, car ce voisinage n'avait rien qui put faire admettre l'absence du gibier favori. Un autre, plus heureux, dégagera du problème cette nouvelle inconnue. Toujours est-il que le Sphex à ailes jaunes, soit par nécessité impérieuse, soit pour des motifs qui m'échappent, remplace parfois sa proie de prédilection, le grillon, par une autre proie, l'acridien, sans ressemblance extérieure avec le premier, mais qui est encore, lui aussi, un orthoptère.
L'observateur d'après lequel Lepeletier de Saint-Fargeau dit un mot des moeurs du même Sphex a été témoin en Afrique, aux environs d'Oran, d'un semblable approvisionnement en criquets. Un Sphex à ailes jaunes a été surpris par lui traînant un acridien. Est-ce là un fait accidentel comme celui dont j'ai été témoin sur les bords du Rhône? Est-ce l'exception, est-ce la règle? Les grillons manqueraient-ils dans la campagne d'Oran, et l'hyménoptère les remplacerait-il par des acridiens? La force des choses m'impose de faire la question sans y trouver de réponse.
C'est ici le lieu d'intercaler certain passage que je puise dans l'Introduction à l'Entomologie de Lacordaire, et contre lequel il me tarde de protester. Le voici: «Darwin, qui a fait un livre exprès pour prouver l'identité du principe intellectuel qui fait agir l'homme et les animaux, se promenant un jour dans son jardin, aperçut à terre, dans son allée, un Sphex qui venait de s'emparer d'une mouche presque aussi grosse que lui. Darwin le vit couper avec ses mandibules la tête et l'abdomen de sa victime, en ne gardant que le thorax, auquel étaient restés attachées les ailes, après quoi il s'envola; mais un souffle de vent, ayant frappé dans les ailes de la mouche, fit tourbillonner le Sphex sur lui-même et l'empêchait d'avancer; là-dessus, il se posa de nouveau dans l'allée, coupa une des ailes de la mouche, puis l'autre, et, après avoir ainsi détruit la cause de son embarras, reprit son vol avec le reste de sa proie. Ce fait porte les signes manifestes du raisonnement. L'instinct pourrait avoir porté ce Sphex à couper les ailes de sa victime avant de la porter dans son nid, ainsi que le font quelques espèces du même genre; mais ici il y eut une suite d'idées et de conséquences de ces idées, tout à fait inexplicables si l'on n'admet pas l'intervention de la raison».
Il manque à ce petit récit, qui si légèrement accorde la raison à un insecte, je ne dirai pas la vérité, mais même la simple vraisemblance, non dans l'acte lui-même, que j'admets sans réserve aucune, mais dans les mobiles de l'acte. Darwin a vu ce qu'il nous dit, seulement il s'est mépris sur le héros du drame, sur le drame lui-même et sa signification. Il s'est profondément mépris, et je le prouve.
Et d'abord, le vieux savant anglais devait être assez versé dans la connaissance des êtres qu'il ennoblit si libéralement, pour appeler les choses par leur nom. Prenons alors le mot Sphex dans sa rigueur scientifique. Dans cette hypothèse, par quelle étrange aberration ce Sphex d'Angleterre, s'il y en a dans ce pays, choisissait-il pour proie une mouche lorsque ses congénères chassent un gibier si différent, des Orthoptères? En admettant même, à mon sens, l'inadmissible, une mouche pour gibier de Sphex, d'autres impossibilités se pressent. Il est maintenant d'évidence que les Hyménoptères fouisseurs n'apportent pas à leurs larves des cadavres, mais une proie seulement engourdie, paralysée. Que signifie alors cette proie dont le Sphex coupe la tête, l'abdomen, les ailes? Le tronçon emporté n'est plus qu'un morceau de cadavre, qui souillerait de son infection la cellule, sans être d'aucune utilité pour la larve, dont l'éclosion n'aura lieu que quelques jours après. C'est aussi clair que le jour: en faisant son observation, Darwin n'avait pas devant lui un Sphex dans le sens rigoureux du mot. Qu'a-t-il donc vu?