Il ne manque pas néanmoins de points par où l'Éphippigère pourrait être saisie et entraînée aussi facilement que par les antennes et les palpes. Il y a six pattes, il y a l'oviscapte, tous organes assez menus pour être happés en plein et servir de cordons de traction. Introduite la tête la première et tirée par les antennes, la proie, j'en conviens, se présente de la manière la plus commode pour la manoeuvre de l'emmagasinement; mais tirée par une patte, par une patte antérieure surtout, elle entrerait presque avec la même facilité, car l'orifice est large, et le couloir très court ou même nul. D'où vient donc que le Sphex n'a pas même essayé une seule fois de saisir l'un des six tarses ou la pointe de l'oviscapte, tandis qu'il a essayé l'impossible, l'absurde, en s'efforçant de happer, avec ses mandibules incomparablement trop courtes, l'énorme crâne de sa proie? L'idée ne lui en serait-elle pas venue? Tentons alors de l'éveiller en lui.
Je lui présente, sous les mandibules, soit une patte, soit l'extrémité du sabre abdominal. L'insecte obstinément refuse d'y mordre; mes tentations répétées n'aboutissent à rien. Singulier chasseur qui reste embarrassé de son gibier, ne sachant le saisir par une patte alors qu'il ne peut le prendre par les cornes! Peut- être ma présence prolongée et les événements insolites qui viennent de se passer, lui ont-ils troublé les facultés. Abandonnons alors le Sphex à lui-même, en présence de son Éphippigère et de son terrier; laissons-lui le temps de se recueillir et d'imaginer, dans le calme de l'isolement, quelque moyen de se tirer d'affaires. Je le laisse donc, je continue ma course; et deux heures après, je reviens au même lieu. Le Sphex n'y est plus, le terrier est toujours ouvert, et l'Éphippigère gît au point où je l'avais déposée. Conclusion: l'Hyménoptère n'a rien essayé; il est parti, abandonnant tout, domicile et gibier, lorsque pour utiliser l'un et l'autre, il n'avait qu'à saisir sa proie par une patte. Ainsi cet émule des Flourens, qui tantôt nous effrayait de sa science lorsqu'il comprimait le cerveau pour obtenir la léthargie, est d'une incroyable ineptie pour le fait le plus simple en dehors de ses habitudes. Lui qui sait si bien atteindre de son dard les ganglions thoraciques d'une victime, et de ses mandibules les ganglions cervicaux; lui qui fait une différence si judicieuse entre une piqûre empoisonnée abolissant pour toujours l'influence vitale des nerfs et une compression n'amenant qu'une torpeur momentanée, ne sait plus saisir sa proie par ici s'il est dans l'impossibilité de la saisir par là. Prendre une patte au lieu d'une antenne est pour lui insurmontable difficulté d'entendement. Il lui faut l'antenne ou un autre filament de la tête, un palpe. Faute de ces cordons, sa race périrait, inhabile à résoudre l'insignifiante difficulté.
Deuxième expérience. — L'Hyménoptère est occupé à clore son terrier, où la proie est emmagasinée et la ponte faite. Avec les tarses antérieurs, il balaie à reculons le devant de sa porte et lance dans l'entrée du logis un jet de poussière, qui lui passe sous le ventre et jaillit en arrière en un filet parabolique, aussi continu qu'un filet liquide, tant est vive la prestesse du balayeur. Le Sphex, de temps à autre, choisit avec les mandibules quelques grains de sable, moellons de résistance qu'il intercale un à un dans la masse poudreuse. Le tout, pour faire corps, est cogné avec le front, tassé à coups de mandibules. La porte d'entrée rapidement disparaît, murée par cette maçonnerie. J'interviens au milieu du travail. Le Sphex écarté, je déblaie soigneusement avec la lame d'un couteau la courte galerie, j'enlève les matériaux de clôture et rétablis en plein la communication de la cellule avec l'extérieur. Puis, avec des pinces, sans détériorer l'édifice, je retire de la cellule l'Éphippigère, disposée la tête au fond, l'oviscapte à l'entrée. L'oeuf de l'Hyménoptère est sur la poitrine de la victime, au point habituel, la base de l'une des cuisses postérieures; preuve que l'Hyménoptère donnait le dernier travail au terrier pour ne jamais plus y revenir.
Ces dispositions prises, et la proie saisie mise en sûreté dans une boîte, je cède la place au Sphex, resté aux aguets, tout à côté, pendant que son domicile était ainsi dévalisé. Trouvant la porte ouverte, il entre chez lui et quelques instants y séjourne. Puis il sort et reprend l'ouvrage au point où je l'avais interrompu, c'est-à-dire se remet à boucher consciencieusement l'entrée de la cellule, en balayant de la poussière à reculons et transportant des grains de sable, qu'il tasse toujours avec un soin minutieux comme s'il faisait oeuvre utile. La porte de nouveau bien murée, l'insecte se brosse, paraît donner un regard de satisfaction à sa besogne accomplie et finalement s'envole.
Le Sphex devait savoir que le terrier ne contenait plus rien puisqu'il venait d'y pénétrer, d'y faire même une station assez prolongée; et pourtant, après cette visite du domicile pillé, il se remet à clore la cellule avec le même soin que si rien d'extraordinaire ne s'était passé. Se proposerait-il d'utiliser plus tard de terrier, d'y revenir avec une autre proie et d'y faire une nouvelle ponte? Son travail de clôture aurait alors pour but de défendre en son absence aux indiscrets l'accès du domicile; ce serait mesure de prudence contre les tentations d'autres fouisseurs qui pourraient convoiter la chambre déjà prête; ce serait aussi peut-être sage précaution contre des dégâts intérieurs. Et en effet, certains Hyménoptères déprédateurs ont le soin, lorsque le travail doit être quelque temps suspendu, de défendre l'entrée du terrier par une clôture provisoire. Ainsi, j'ai vu quelques Ammophiles, dont le terrier est un puits vertical, clore l'entrée du logis avec une petite pierre plate, lorsque l'insecte part pour la chasse ou termine sa besogne de mineur à l'heure de la cessation des travaux, au coucher du soleil. Mais c'est là clôture légère, une simple dalle superposée à la bouche du puits. Il suffit à l'insecte qui arrive de déplacer la petite pierre plate, affaire d'un instant, et la porte d'entrée est libre.
La clôture que nous venons de voir construire par le Sphex est, au contraire, barrière solide, maçonnerie résistante, où la poussière et le gravier alternent par assises dans toute l'étendue du couloir. C'est ouvrage définitif et non défense provisoire: les soins qu'y met le constructeur le démontrent assez. D'ailleurs, je crois suffisamment l'avoir établi, il est très douteux, vu sa manière d'agir, que le Sphex revienne jamais ici pour tirer parti de la demeure préparée. C'est autre part que la nouvelle Éphippigère sera capturée; c'est autre part aussi que sera creusé le magasin destiné à la recevoir. Comme ce ne sont là, après tout, que des raisonnements, consultons l'expérience, plus concluante ici que la logique. — J'ai laissé écouler près d'une semaine pour laisser au Sphex le temps de revenir au terrier qu'il avait si méthodiquement fermé, et d'en profiter pour la ponte suivante si telle était son intention. Les événements ont répondu aux conclusions logiques; le terrier était dans l'état où je l'avais laissé: toujours bien bouché, mais sans vivres, sans oeuf, sans larve. La démonstration est décisive: l'Hyménoptère n'était pas revenu.
Ainsi le Sphex dévalisé entre chez lui, visite à loisir la chambre vide et se comporte un instant après comme s'il ne s'était pas aperçu de la disparition de la proie volumineuse qui, tout à l'heure, encombrait la cellule. A-t-il méconnu, en effet, l'absence des vivres et de l'oeuf? Lui, si clairvoyant en ses manoeuvres meurtrières, est-il d'intelligence assez obtuse pour ne pas reconnaître que la cellule ne renferme plus rien? Je n'ose mettre tant de stupidité sur son compte. Il s'en aperçoit. Mais alors, pourquoi cette autre stupidité qui lui fait boucher, et consciencieusement boucher, un terrier vide, qu'il ne se propose pas d'approvisionner plus tard? Le travail de clôture est ici inutile, souverainement absurde; n'importe: l'animal l'accomplit avec le même zèle que si l'avenir de la larve en dépendait. Les divers actes instinctifs des insectes sont donc fatalement liés l'un à l'autre. Parce que telle chose vient de se faire, telle autre doit inévitablement se faire pour compléter la première ou pour préparer les voies à son complément; et les deux actes sont dans une telle dépendance l'un de l'autre que l'exécution du premier entraîne celle du second, lors même que, par des circonstances fortuites, le second soit devenu non seulement inopportun, mais quelquefois même contraire aux intérêts de l'animal. Quel peut-être le but du Sphex en bouchant un terrier devenu inutile, maintenant qu'il ne renferme plus la proie et l'oeuf, et qui restera toujours inutile puisque l'insecte ne doit pas y revenir? On ne s'explique cet acte inconséquent qu'en le regardant comme le complément fatal des actes qui l'ont précédé. Dans l'ordre normal, le Sphex chasse sa proie, pond un oeuf et ferme son terrier. La chasse s'est faite; le gibier, il est vrai, a été retiré par moi de la cellule. C'est égal: la chasse s'est faite, l'oeuf a été pondu, et maintenant vient le tour de clore la demeure. C'est ce que fait l'insecte, sans arrière-pensée aucune, sans soupçonner en rien l'inutilité de son travail actuel.
Troisième expérience. — Savoir tout et tout ignorer, suivant qu'il agit dans des conditions normales ou dans des conditions exceptionnelles, telle est l'étrange antithèse que nous présente l'insecte. D'autres exemples que je puise encore chez les Sphex vont nous confirmer dans cette proposition.
Le Sphex à bordures blanches (Sphex albisecta) attaque des Criquets de moyenne taille, dont les diverses espèces, répandues dans les environs du terrier, lui fournissent indistinctement leur tribut de victimes. À cause de l'abondance de ces Acridiens, la chasse se fait sans lointaines pérégrinations. Lorsque le terrier, en forme de puits vertical, est préparé, le Sphex se borne à parcourir le voisinage de son gîte dans un rayon de peu d'étendue, et il ne tarde pas à trouver quelque Criquet pâturant au soleil. Fondre sur lui, le piquer de l'aiguillon, tout en maîtrisant ses ruades, c'est pour le Sphex affaire d'un instant. Après quelques trémoussements des ailes, qui déploient leur éventail de carmin ou d'azur, après quelques pandiculations des pattes, la victime est immobile. Il s'agit maintenant de la transporter au logis, ce qui se fait à pied. Pour cette laborieuse opération, il emploie le même procédé que ses deux congénères, c'est-à-dire qu'il traîne le gibier entre les pattes, en le tenant par une antenne avec les mandibules. Si quelque fourré de gazon se présente sur son passage, il s'en va sautillant, voletant d'un brin d'herbe à l'autre, sans jamais se dessaisir de sa capture. Parvenu enfin à quelques pieds de son domicile, il exécute une manoeuvre que pratique aussi le Sphex languedocien, mais sans y attacher la même importance, car fréquemment il la dédaigne. Le gibier est abandonné en chemin, et l'Hyménoptère, sans qu'aucun danger apparent menace le logis, se dirige avec précipitation vers l'orifice de son puits, où il plonge à diverses reprises la tête, où il descend même en partie. Ensuite il revient au Criquet, et après l'avoir rapproché davantage du point de destination, il le lâche une seconde fois pour renouveler sa visite au puits; et ainsi de suite à plusieurs reprises, toujours avec une hâte empressée.
Ces visites réitérées sont parfois suivies de fâcheux accidents. La victime, étourdiment abandonnée sur un sol en pente, roule au pied du talus; et le Sphex, à son retour, ne la trouvant plus à la place où il l'avait laissée, est obligé de se livrer à des recherches quelquefois infructueuses. S'il la retrouve, il lui faut recommencer une pénible escalade, ce qui ne l'empêche pas d'abandonner encore son butin sur la même malencontreuse déclivité. De ces visites multipliées à l'orifice du puits, la première très logiquement s'explique. L'insecte, avant d'arriver avec son lourd fardeau, s'informe si l'entrée du logis est bien libre, si rien n'y fera obstacle à l'introduction du gibier. Mais cette première reconnaissance faite, à quoi peuvent servir les autres, qui se succèdent coup sur coup, par intervalles rapprochés? Dans sa mobilité d'idées, le Sphex oublierait-il la visite qu'il vient de faire, pour accourir de nouveau au terrier un instant après, oublier encore l'inspection renouvelée et recommencer ainsi à plusieurs reprises? Ce serait là une mémoire à souvenirs bien fugaces, où l'impression s'effacerait à peine produite. N'insistons pas davantage sur ce point trop obscur.