La Calandrelle, le_ Crèou_, comme on dit ici, est la première arrivée. À peine le mois d'août commence, qu'on la voit explorer les champs caillouteux, à la recherche des petites semences de Setaria, mauvaise graminée qui infeste les cultures. À la moindre alerte, elle part avec un aigre clapotement de gosier assez bien imité par son nom provençal. Elle est bientôt suivie du Tarier, qui butine paisiblement de petits charançons, des criquets, des fourmis, dans les vieux champs de luzerne. Avec lui commence l'illustre série des Pieds-noirs, honneur de la broche. Elle se continue, quand septembre est arrivé, par le plus célèbre, le Motteux vulgaire ou Cul-blanc, glorifié de tous ceux qui ont pu apprécier ses hautes qualités. Jamais Becfigue des gourmets de Rome, immortalisé dans les épigrammes de Martial, n'a valu l'exquise et parfumée pelote de graisse du Motteux, devenu scandaleusement obèse par un régime immodéré. C'est un consommateur effréné d'insectes de tout ordre. Mes archives de chasseur naturaliste font foi du contenu de son gésier. On y trouve tout le petit peuple des guérets: larves et charançons de toutes espèces, criquets, opatres, cassides, chrysomèles, grillons, forficules, fourmis, araignées, cloportes, hélices, iules et tant d'autres. Et pour faire diversion à cette nourriture de haut goût, raisins, baies de la ronce, baies du cornouiller sanguin. Tel est le menu que poursuit sans repos le Motteux, lorsqu'il vole d'une motte de terre à l'autre, avec ce faux air de papillon en fuite que lui donnent les pennes blanches de sa queue étalée. Aussi Dieu sait à quel prodige d'embonpoint il s'élève.

Un seul le surpasse dans l'art de se faire gras. C'est son contemporain d'émigration, autre passionné consommateur d'insectes: le Pipit des buissons, ainsi que le dénomment absurdement les nomenclateurs, tandis que le dernier de nos pâtres n'a jamais hésité à l'appeler le Grasset, l'oiseau gras par excellence. Ce nom seul renseigne à fond sur le caractère dominant. Aucun autre n'atteint pareille obésité. Un moment arrive où chargé de coussinets de graisse jusque sur l'aile, le cou, la naissance du crâne, l'oiseau figure une petite motte de beurre. À peine peut-il, le malheureux, voleter d'un mûrier à l'autre, où il halète dans l'épaisseur de la feuillée, à demi étouffé de gras fondu, victime de son amour du charançon.

Octobre nous amène la svelte Lavandière grise, mi-cendrée, mi- blanche, avec un large hausse-col de velours noir sur la poitrine. Le gracieux oiseau, trottinant, hochant la queue, suit le laboureur presque sous les pas de l'attelage, et cueille la vermine dans le sillon tout frais. Vers la même époque arrive l'Alouette, d'abord par petites compagnies envoyées en éclaireurs; puis par bandes sans nombre, qui prennent possession des champs de blé et des terres en friche, où abondent les semences de Setaria, leur nourriture habituelle. Alors, dans la plaine, au milieu de la scintillation générale des gouttes de rosée et des cristaux de gelée blanche appendus à chaque brin d'herbe, le miroir lance ses éclairs intermittents sous les rayons du soleil du matin; alors la chouette, lancée par la main du chasseur, fait sa courte volée, s'abat, se redresse avec de brusques haut-le-corps et des roulements d'yeux effarés; et l'Alouette d'arriver, d'un vol plongeant, curieuse de voir de près la brillante machine ou le grotesque oiseau. Elle est là, devant vous, à quinze pas, les pattes pendantes, les ailes étalées, en manière de Saint-Esprit. C'est le moment: visez et feu! Je souhaite à mes lecteurs les émotions de cette ravissante chasse.

Avec l'Alouette, souvent dans les mêmes compagnies, nous vient la Farlouse, vulgairement le Sisi. Encore une onomatopée qui traduit le petit cri d'appel de l'oiseau. Nul ne donne avec plus de fougue sur la chouette, autour de laquelle il évolue dans un balancement continuel. Ne poursuivons pas davantage la revue des émigrants qui nous visitent. La plupart ne font ici qu'une halte; ils y séjournent quelques semaines, retenus par l'abondance des vivres, des insectes surtout; puis fortifiés, riches d'embonpoint, ils poursuivent leur voyage vers le sud. D'autres, en petit nombre, pour quartiers d'hiver adoptent nos plaines, où la neige est très rare, où mille petites graines sont à découvert sur le sol, même au coeur de la rude saison. Telle est l'Alouette, qui exploite les champs de blé et les friches; telle est la Farlouse qui préfère les luzernières et les prairies.

L'Alouette, si commune dans presque toute la France, ne niche pas dans les plaines du Vaucluse; elle y est remplacée par l'Alouette huppée, le Cochevis, ami de la grande route et du cantonnier. Mais il n'est pas nécessaire de remonter bien avant dans le nord pour trouver les lieux favoris de ses couvées: le département limitrophe, la Drôme, est déjà riche en nids de cet oiseau. Il est alors fort probable que, parmi les vols d'Alouettes venant prendre possession de nos plaines pour tout l'automne et tout l'hiver, beaucoup ne descendent pas de plus loin que la Drôme. Il leur suffit d'émigrer dans le département voisin pour avoir plaines sans neige et menues semences assurées.

Semblable émigration à petite distance me paraît être la cause du rassemblement d'Ammophiles surpris vers la cime du Ventoux. J'ai établi que cet Hyménoptère passe l'hiver à l'état d'insecte parfait, réfugié dans quelque abri, où il attend le mois d'avril pour nidifier. Lui aussi, comme l'Alouette, doit prendre ses précautions contre la saison des frimas. S'il n'a pas à redouter le manque de nourriture, capable qu'il est de supporter l'abstinence jusqu'au retour des fleurs, il lui faut du moins, à lui si frileux, se garantir des mortelles atteintes du froid. Il fuira donc les cantons neigeux, les pays où le sol profondément se gèle; il se réunira en caravane émigrante à la manière des oiseaux, et franchissant monts et vallées, ira élire domicile dans les vieilles murailles et les bancs sablonneux que réchauffe le soleil méridional. Puis, les froids passés, la bande regagnera, en totalité ou en partie, les lieux d'où elle était venue. Ainsi s'expliquerait le groupe d'Ammophiles du Ventoux. C'était une tribu émigrante, qui, venue des froides terres de la Drôme pour descendre dans les chaudes plaines de l'olivier, avait franchi la profonde et large vallée du Toulourenc et, surprise par la pluie, faisait halte sur la crête du mont. L'Ammophile hérissée, pour se soustraire aux froids de l'hiver, paraîtrait donc soumise à des émigrations. À l'époque où les petits oiseaux voyageurs commencent le défilé de leurs caravanes, elle entreprendrait, elle aussi, son voyage d'un canton plus froid dans un canton voisin plus chaud. Quelques vallées traversées, quelques montagnes franchies, lui feraient trouver le climat désiré.

J'ai recueilli deux autres exemples de réunions extraordinaires d'insectes à de grandes hauteurs. En octobre, j'ai trouvé la chapelle du sommet du mont Ventoux couverte de Coccinelles à sept points, la bête à bon Dieu du langage populaire. Ces insectes, appliqués sur la pierre tant des parois que de la toiture en dalles, étaient si serrés l'un contre l'autre, que le grossier édifice prenait, à quelques pas, l'aspect d'un ouvrage en globules de corail. Je n'oserais évaluer les myriades de Coccinelles qui se trouvaient là en assemblée générale. Ce n'est certainement pas la nourriture qui avait attiré ces mangeuses de pucerons sur la cime du Ventoux, presque à deux kilomètres d'altitude. La végétation y est trop maigre, et jamais pucerons ne se sont aventurés jusque- là.

Une autre fois, en juin, sur le plateau de Saint-Amans, voisin du Ventoux, à une altitude de 734 mètres, j'ai été témoin d'une réunion semblable, mais beaucoup moins nombreuse. Au point le plus saillant du plateau, sur le bord d'un escarpement de roches à pic, se dresse une croix avec piédestal de pierres de taille. C'est sur les faces de ce piédestal et sur les rochers lui servant de base que le même Coléoptère du Ventoux, la Coccinelle à sept points, s'était rassemblé en légions. Les insectes étaient pour la plupart immobiles; mais partout où le soleil donnait avec ardeur, il y avait continuel échange entre les arrivants, qui venaient prendre place, et les occupants du reposoir, qui s'envolaient pour revenir après un court essor.

Là, pas plus qu'au sommet du Ventoux, rien n'a pu me renseigner sur les causes de ces étranges réunions en des points arides, sans Pucerons, et nullement faits pour attirer des Coccinelles; rien n'a pu me dire le secret de ces rendez-vous populeux sur les maçonneries des hauteurs. Y aurait-il encore ici des exemples d'émigration entomologique? Y aurait-il assemblée générale, pareille à celle des Hirondelles avant le jour du départ commun? Était-ce là des points de convocation, d'où la nuée des Coccinelles devait gagner canton plus riche en vivres? C'est bien possible, mais c'est bien aussi extraordinaire. La bête à bon Dieu n'a jamais guère fait parler d'elle pour sa passion des voyages. Elle nous semble bien casanière quand nous la voyons faire boucherie des poux verts de nos rosiers et des poux noirs de nos fèves; et cependant, avec son aile courte, elle va tenir réunion plénière, par myriades, au sommet du Ventoux, où le Martinet ne monte qu'en des moments de fougue effrénée. Pourquoi ces assemblées à de telles hauteurs? Pourquoi ces prédilections pour les blocs d'une maçonnerie?

CHAPITRE XV LES AMMOPHILES