Le 5, samedi.—Il tenoit une peinture du Roi sur du papier, où étoient les nom, surnom et qualités; il les lisoit. M. de Ventelet lui demande: «Monsieur, quand vous serez un jour le Roi, comment mettrez-vous?» Il répond brusquement: Ne parlons point de cela!—«Mais, Monsieur, vous le serez, s'il plaît à Dieu, un jour après papa».—Ne parlons point de cela!—«Monsieur, c'est que vous voulez dire qu'il faut prier Dieu qu'il donne longue vie à papa?»—Oui, c'est cela. En dînant il demanda si pour son souper il ne y auroit pas un gâteau pour faire les rois; M. de Ventelet lui dit que oui, et qu'il seroit le roi; Ho! non, dit-il, c'est papa.—«Monsieur, j'entends le roi de la fève, ce n'est que pour jouer; et là-dessus je lui dis: «Monsieur, il faudra s'il vous plaît des charges à tous vos serviteurs; que donnerez-vous à M. Birat?»—Ce sera le fou.—«Et à M. de Ventelet?»—Ce sera le bon vieux homme.—«Et à moi, Monsieur?»—Vous serez l'imprimeur. M. Boquet, mari de sa nourrice, lui demande une charge.—Vous serez maître Guillaume, c'étoit le fou du Roi[456]. Je poursuis à lui demander: «Et Janv
1608 à M. de Malleville que lui donnerez-vous?» (il étoit exempt aux gardes écossoises servant près de lui).—Ce sera Pantalon; il avoit la barbe assez grande.—«Et M. de la Pointe? (archer du corps, qui étoit gros)».—Ce sera le gros ventre.—«Et M. d'Origny? (son compagnon)».—Ce sera le cuisinier: il étoit un peu malpropre.—«Et maître Jean? (son sommelier)».—Ce sera l'ivre.—«Et maître Gilles? (son pannetier)».—Il sera confiturier.—«Et votre huissier de salle? (il faisoit des vers)».—Féfé Vaneuil a un petit chien, qui s'appelle Joly; quand ils seront ensemble ils feront des vers, et Joly les fera par le cul.—«Et de Vienne? (c'étoit son cuisinier)».—Ce sera Sibilot: c'étoit le fol du feu Roi.—«Et Champagne? Janv
1608 (garçon de garde-robe)».—Ce sera mon verseur de mede.—«Et M. Guérin? (son apothicaire).»—Ce sera Frely: c'étoit le nom que ledit Guérin avoit donné à l'un des chiens.—«Et M. de Cressy? (enseigne de la compagnie, qui étoit fort grand)».—Ce sera le petit Marin: c'étoit le nain de la Reine.—«Et M. Aude? (huissier de chambre de Madame, qu'il voyoit souvent enveloppé au visage)».—Ce sera l'enrhumé. M. Boquet, qui n'étoit pas content d'être maître Guillaume, le pressoit pour lui en donner un autre; M. Birat entre en la chambre, M. Boquet lui dit: «Monsieur, voilà M. Birat, quelle charge lui donnerez-vous?»—Ce sera maître Guillaume.—«Et moi, Monsieur, lui dit Boquet, que serai-je maintenant que je ne suis plus maître Guillaume?»—Vous serez maître Guillaume Dubois, le poëte de mousseu de Roquelaure (c'étoit un fol qui avoit été maçon et se faisoit croire qu'il faisoit bien des vers); mousseu Héroua, il me venoit voir souvent à Fontainebleau, sur la terrasse de ma chambre; il me montroit des vers, qui étoient si mal faits, si mal faits, me dit-il avec action comme s'il se y fût connu et en souriant.—«Et à M. de Bernet? (porteur de M. d'Orléans)».—Ce sera le nouveau tondu: il avoit ses cheveux et sa barbe faits de nouveau.—«Et Bourgeois? (l'un des huissiers de sa chambre, qui étoit vêtu de noir, portant le deuil)».—Ce sera la corneille.—«Et Montalier? (valet de garde-robe, portant le deuil)».—Ce sera le corbeau.—A six heures et un quart, soupé, il fait les Rois; il est le roi. Jamais il ne voulut permettre que l'on criât: le Roi boit!
Le 7, lundi.—Il se fait asseoir et donner un échiquier, pour jouer aux échecs contre Louise, fille de sa nourrice, prie M. de Ventelet de lui apprendre comme il faut jouer, le désire, y prend plaisir, y a de la patience.
Le 8, mardi.—Il s'amuse à peindre et à écrire[457]. Un Janv
1608 peu devant son coucher Mme de Vitry lui dit que l'on marioit M. d'Orléans; il demande: Mais est-il vrai?—«Oui, Monsieur, à Mlle de Montpensier[458]».—Quel âge a-t-elle?—«Dix-huit mois.»—Qui vous l'a dit?—«C'est La Concie, qui est à M. de Béthune.»—Mais le sait-il bien?—Il dit que oui.—Papa le veut-il bien?—Il dit que oui. «Monsieur, seriez-vous bien aise qu'il fût marié devant vous?»—Comment, avant moi?—«C'est-à-dire premier que vous.»—Non, je veux point être marié.—«Que ferez-vous donc?»—Quand je serai grand, je veux aller toujours à la guerre.
Le 11, vendredi.—M. de Frontenac l'entretenoit de Mme des Essars: «Monsieur, la connoissez-vous?»—Oui, je la connois bien, dit-il en souriant.—«Où l'avez-vous vue?»—Je l'ai vue à Fontainebleau, à la chambre de Mamanga.—«Monsieur, qui la menoit?»—Je sais pas, dit-il en souriant, car il le savoit bien et jamais ne voulut nommer. M. de Frontenac lui demande à l'oreille si ce n'étoit pas M. de la Varenne?—Oui (il étoit vrai).—«Monsieur, elle est accouchée d'une fille[459], vous avez là une autre sœu-sœu.»—Non.—«Pourquoi?»—Elle n'a pas été dans le ventre à maman.—«Papa la fera porter ici pour la faire baptiser, et veut que vous soyez le compère.»—Qui? papa?—«Oui, Monsieur.»—Comment la portera-t-on?—«L'on empruntera une litière pour la porter.»—Ah! oui, car si c'étoit la litière à maman, dit-il en hochant la tête et souriant, je monterois sur les mulets, je les ferois tant courir, tant courir, que tout iroit par Janv
1608 terre. M. Birat lui dit tout bas: «Monsieur, c'est une femme que le Roi aime bien.»—C'est une putaine, si je l'aime point. Il s'amuse à ses canons, puis à une cassolette d'argent, dont il se joue. Madame lui dit: «Monsieur, il y faut mettre de l'eau rose et de la pastille.»—Non, ma sœur, je veux pas, Mamanga le veut pas. Elle le lui avoit dit, le matin, et qu'il n'y avoit point de meilleure cassolette que la senteur du genièvre.
Le 12, samedi.—M. de Frontenac prend congé de lui; il le prie de dire au Roi qu'il lui envoie un de ses portraits et à la Reine aussi. Il se va s'amuser aux portraits qu'il avoit à côté du chevet de son lit, attachés contre la tapisserie; celui du Roi son grand-père[460] y étoit: Comment s'appelle-t'y?—«Monsieur, il s'appeloit Antoine.»—Je suis donc bien marri que je n'aie nom Antoine.
Le 16, mercredi, à Saint-Germain.—Il fait copier le portrait du père de la Reine[461] par Boileau, ne peut partir d'auprès de lui, tant il est âpre à la peinture, n'en veut point aller à la messe. A midi dîné; amusé doucement jusques à trois heures, spécialement à crayonner avec du charbon, imite fort bien, me dit: Voyez, mousseu Héroua, je l'ai fait sans voir (sans regarder l'original), je l'avois en mon esprit; c'étoit un oiseau de la Chine; je lui dis qu'il étoit fort bien, mais qu'il y falloit encore la crête.—La crête? et, regardant l'original: Oui, mais je ne l'avois pas encore en mon esprit; je l'y veux mettre, puis je la peindrai. Arrive un gentilhomme de la part de M. et de Mme de Montpensier pour le saluer et voir M. d'Orléans de leur part, comme leur gendre, le contrat ayant été passé de son mariage avec Mlle leur fille le lundi précédent.
Le 17, jeudi.—Il envoie querir la grande horloge, où étoit le cours de la lune, la fait monter, y prend plaisir. Janv
1608 Il joue son ballet des Lanternes, et le fait danser à Gramont et à Louise, fille de sa nourrice, fait venir son violon et son joueur de luth, chante et fait la musique avec eux. Mme de Saint-Georges prie Bompar, page du Dauphin, d'aller chez M. d'Orléans querir sa besogne; il l'entend, le rappelle. Bompar ne revient point: Vous aurez le fouet, Bompar; Bompar aura le fouet. Il chante cela entre ses dents. Mme de Montglat l'en tance, et lui demande pourquoi il ne veut pas que Mme de Saint-Georges, qui est sa fille, prie son page de faire quelque chose pour elle; il répond: Parce qu'elle ne veut pas que son petit laquais fasse rien pour moi. (C'étoit une bourde.) Mme de Montglat tenoit assis sur son giron le Dauphin, marmonnant: Bompar aura le fouet; un page qui s'appelle Par, qui a des jarretières rouges et des chausses bleues, aura le fouet; sur ces entrefaites le page entre. Le Dauphin part sans dire mot, et lui va lancer un grand coup de pied sans le toucher; Mme de Montglat lui dit: «Eh bien, Monsieur, vous n'avez pas fait ce que je vous ai dit; souvenez-vous-en, je ne vous aime point.»—Mais, Mamanga, je vous aime bien.—«Vous ne m'aimez pas, puisque vous n'aimez pas mes enfants; quand ils prient ceux qui sont à vous de faire quelque chose pour eux, vous ne le voulez pas.»—Bon pour la mère, non pas pour les enfants.
Le 18, vendredi.—Il va en la chambre de M. d'Orléans, où il reconnoît une pièce tendue de sa tapisserie, l'empoigne en criant: Hé! ôtez! hé! velà de ma tapisserie, qu'on l'ôte! hé! on serre celle de mon frère pour lui faire servir la mienne. Je lui dis pour le divertir qu'il n'en falloit plus, puisqu'elle y avoit servi.—Fi! la vilaine tapisserie, je n'en veux plus. Mme de Montglat le menace du fouet, et tourne le dos pour aller querir des verges: Fi! la vilaine! qu'elle est laide! dit-il, en lui faisant les cornes. Il rentre en humeur de vouloir sa tapisserie, et il fallut obéir. Il étoit vrai aussi ce qu'il disoit de la tapisserie. A onze heures trois quarts, dîné; il s'amuse à son Janv
1608 horloge, à faire sonner le réveille-matin, fait la musique avec Hindret. A six heures et un quart, soupé; il s'amuse à porter Gramont et Louise dans la chaise de Madame Christienne, joue aux métiers, en invente de nouveaux: Soyons, dit-il, coupeurs de bourses.
Le 19, samedi, à Saint-Germain.—A une heure et un quart sorti gaiement par la porte de la chapelle; il y avoit cinq semaines qu'il n'étoit sorti, à cause du froid et des neiges qui depuis ce temps-là étoient tombées et étoient encore sur la terre, près de quatre ou cinq pieds, sans avoir diminué. La rivière fut toute glacée, une charrette y passa. Mené par les offices sur la terrasse, il faisoit comme le cheval échappé; il ne fait que courir sur le pavé où le chemin étoit frayé, prend plaisir à passer dans la neige. Ramené il va voir Boileau, qui crayonnoit son grand-père maternel.
Le 22, mardi.—Il s'amuse assis, à crayonner, pendant que Boileau le tire en crayon, s'y prête avec une facilité et une patience admirables. En soupant il entend que l'on disoit qu'il faisoit un extrême froid, comme il étoit vrai (je n'en ai jamais senti de pareil ni de si long, nous gelions près d'un grand feu); il dit en raillant de M. Birat, qui quelques jours auparavant avoit dit qu'il dégeloit: Je suis de l'avis de Birat, il dégèle; je suis astrologue, moi. Je lui demande: «Monsieur, qu'est-ce que astrologue?» Il répond en levant les yeux en haut à diverses fois et feignant d'écrire de son doigt dextre sur la main gauche: Je fais des almanachs, je regarde le globe.