Le 15, lundi.—Éveillé à sept heures et demie; à huit heures il a pris de la dragée de rhubarbe; il avoit voulu que Betouzay, l'une de ses femmes de chambre, la lui vît prendre. Il l'envoie querir plusieurs fois avec impatience, et ne vouloit point la manger tant qu'elle y fût; enfin on lui dit qu'elle étoit allée p....., et qu'avant qu'elle fût venue il auroit bien mangé sa dragée. Il le fait, elle vient, et il lui dit à l'arrivée: Zezai, allez vous-en astheure ch... puisque vous avez été si longtemps à p.....—Amusé jusques à neuf heures après des couleurs et peintures, il demande à boire, reprend ses crayons, et entend la messe en sa chambre à dix heures trois quarts. Levé, vêtu, à onze heures et un quart dîné, il se fait porter ce qu'il avoit crayonné; Mlle de Vendôme lui demande: «Monsieur, tireriez-vous bien une personne»? (pour dire peindriez).—Oui-dà.—«Monsieur, me tireriez-vous bien»?—Oui-dà, avec une corde, dit-il froidement, et il reprend sa besogne. Goûté d'une grappe de maroquin; c'est du raisin noir, apporté de Montpellier par le sieur Anchès, contrôleur chez la Reine, qui le lui avoit donné Sept
1608 à Chaillot. Il s'amuse à des petits jouets de poterie, va en la salle des gardes, où il voit des épousées qui y vinrent l'une après l'autre danser devant lui.

Le 18, jeudi, à Saint-Germain.—Mené au cabinet[538], aux fiançailles de Betouzay, l'une de ses femmes de chambre, il signe au contrat.

Le 20, samedi.—A trois heures, goûté, joué, écrit; Mme de Montglat lui demande: «Monsieur, voulez-vous mander quelque chose au Pape?»—Et quoi?—«Que vous lui baisez les pieds.»—Fi! fi! non ferai.—«Eh bien! la pantoufle.»—Non, non, il ne faut pas.

Le 23, mardi.—Mis au lit, il m'entretient de la fontaine que le sieur Francino lui avoit faite, où étoit toute la représentation du bâtiment neuf, m'en disoit tous les secrets et les mouvements, ne les ayant ouï dire qu'une fois, puis s'endort; il s'éveille en sursaut par frayeur, son tailleur, qui avoit servi feu M. de Montpensier, lui ayant fait des contes de son maître, comme il mourut, comme il fut habillé après sa mort[539]; il ne put être assuré tant qu'il fût couché avec sa nourrice.

Le 24, mercredi.—A cinq heures et demie le Roi arrive, il lui va au-devant, au pied de l'escalier; va chez le Roi à son souper.

Le 25, jeudi.—Le Roi est parti à cinq heures après minuit. Le Dauphin rencontre un porte-panier qu'il fait venir en sa chambre, achète un horloge de sable, une paire de couteaux et la gaine, et deux étuis à barbier, en disant: Ce sera pour mettre mes couleurs.

Le 27, samedi.—Mené en l'église entendre le Te Deum, pour le jour de sa nativité[540]. En soupant l'on parloit des abbesses, sur le sujet de l'une des filles de Mme de Sept
1608 Frontenac, abbesse d'Argensol; le Dauphin demande: Est-elle jeune? je lui dis que oui.—Et madame de Poissy est-elle jeune?—«Non, Monsieur. Monsieur, quel vaut le mieux que les abbesses soient jeunes ou vieilles?»—Il vaut mieux qu'elles soient jeunes, elles dureront plus longtemps, répond-il promptement.

Le 28 septembre, dimanche, à Saint-Germain.—Il va en la chambre du Roi, où il danse et fait danser, à cause de la mariée Betouzay. Ses femmes dansoient la danse des femmes, sa nourrice dit qu'il ne faut pas que les garçons y dansent: Non, çà tous les garçons; il les ramasse tous, danse et fait beau bruit. Comme Mme de Montglat dînoit et Mme de Frontenac avec elle, il y vient; Mme de Frontenac lui dit: «Monsieur, faites la guerre à la mariée, elle a couché avec les hommes;» il lui répond promptement: Vous y couchez bien. A son goûter il écoute la musique de deux voix et un luth, y est si attentif qu'il en demeure immobile. On lui demande lequel des deux chantoit le mieux?—C'est celui qui n'a point de luth. Il disoit vrai; il chantoit la basse.

Le 29, lundi.—Il s'amuse à peindre. Pendant son dîner il entend la musique du soir précédent avec ravissement, fait chanter plusieurs fois une chanson espagnole qui lui plaisoit fort, où il y avoit ces vers: Esta escondido onde voste meste esta. A douze heures et un quart, M. de Nevers[541] arrive qui venoit prendre congé de lui, s'en allant à Rome; il lui demande s'il lui plaisoit qu'il dît au Pape de sa part qu'il lui baisoit les pieds; il répond: Ho! non, ils sont pas bien lavés.—«Et la pantoufle?»—Ho! non.—«Monsieur, le Roi m'a commandé de lui dire de sa part qu'il lui baisoit les pieds, vous plaît-il pas que je lui en die autant de la vôtre?»—Bien donc! je le Sept
1608 veux bien.
Le duc de Nevers part à une heure et demie, et emporte de son écriture et la peinture qu'il avoit faite le matin, pour la montrer au Pape.

Le 30 septembre, mardi.—L'on racontoit à M. de Frontenac ce qu'il avoit dit à M. de Nevers quand il le pressa de dire de sa part au Pape qu'il lui baisoit les pieds: C'étoit, dit le Dauphin, afin qu'il s'en allât. M. de Nevers y avoit été à son gré trop longtemps et empêchoit sa liberté. M. de Souvré arrive pour recevoir l'ambassadeur de Venise, qui devoit venir voir Mgr le Dauphin; l'on disoit que l'ambassadeur demeuroit longtemps à venir: Je voudrois qu'il fût déjà venu et qu'il s'en fût allé, c'est qu'il désiroit sa liberté. Mené à la salle du bal, où il voit danser une mariée du bourg, il y danse lui-même ainsi que Mesdames. A six heures et demie soupé; il va en la chambre du Roi, où il avoit fait venir les violons de la mariée, voit danser, danse lui-même plusieurs danses, entre autres: Ils sont à Saint-Jean des choux.