Souvré. C'est là où j'en voulois venir; mon intention n'a pas été d'en savoir davantage, bien de tirer votre discours à ce dernier sujet. Mais d'autant que l'heure vous presse, je ne veux point vous retenir plus longuement et divertir d'un service si nécessaire, pour satisfaire à ma curiosité. Je me départirai de vous pour ce matin, remportant le contentement d'avoir appris que Monseigneur le Dauphin est né fort sain, et de corps et d'entendement, et qu'il est pour être à l'avenir un Prince merveilleux par la bonté de sa nature et de la bonne nourriture. Adieu donc jusques à demain, car je ne vous en quitte pas.

L'auteur. Puisque c'est par votre congé, je ne puis faire faute de m'en aller, vous suppliant de disposer de moi et de toutes mes heures ainsi qu'il vous plaira, après m'avoir permis de réserver celles que je dois au service de notre petit Prince.


Deuxième matinée.

Le matin ensuivant, sur les cinq à six heures, voici venir un honnête homme à moi, me dire de la part de M. de Souvré qu'il m'attendoit au même endroit où je l'avois vu le jour auparavant. Je pars pour y aller et, m'ayant apperçu de loin, il commença de me dire tout haut: Je vous attends ici en bonne dévotion, desireux de savoir quelque bonne nouvelle de la santé de notre petit maître, et de vous faire après quatre mots de prière. Disposez-vous à satisfaire maintenant et à l'un et à l'autre.

L'auteur. Monsieur, excusez-moi si j'ai si longuement tardé; je ne m'étois pas préparé à ce voyage. Puis ayant cru, venant ici, que j'aurois à vous rendre compte de ce qui s'est passé en ces lieux d'où je viens, j'ai voulu faire un tour en la chambre de Monseigneur le Dauphin, et m'informer comme il s'étoit porté durant la nuit, où j'ai appris comme il avoit bien reposé; puis je l'ai vu dans son berceau, dormant d'un aussi doux repos que celui dont un jour il fera, par les labeurs du Roi son père, jouir la France sous la douceur de son empire. Quant à cette prière dont vous m'avez parlé, je la reçois pour un commandement; me voilà prêt d'y satisfaire en ce que je pourrai, et de vous servir par tout et à toutes les fois qu'il vous plaira de m'en mettre à l'épreuve.

Souvré. Je vous remercie pour les bonnes nouvelles et pour la bonne volonté dont vous me voulez obliger. Souvenez-vous que le jour précédent vous m'avez mis entre les mains un Prince né et enfant fait, pour en former un homme et façonner un Roi; et que m'étant enquis de vous de certains points propres et nécessaires pour instruire le premier âge, j'ai désiré d'en savoir quelque chose de plus; et dès hier même, sans le respect du service que vous devez à Monseigneur le Dauphin, je vous en eusse fait la prière. Or maintenant, puisqu'il vous reste un peu plus de loisir, je vous prie qu'il soit tout employé à cet ouvrage, et là-dessus obligez-moi de votre bon avis.

L'auteur. Ce n'est pas jeu de petits enfans, ne mon gibier. Pardonnez-moi, Monsieur; vous me prenez possible pour un autre. Il me seroit fort malséant, à moi qui n'ai l'expérience ne le savoir en telles choses, de faire le docteur envers un personnage en qui le Roi a reconnu toutes les qualités et circonstances propres pour le savoir dextrement manier.

Souvré. Non certes, je le sens bien, ce n'est ici jeu de petits enfans. Plus j'en discours en mon entendement, plus je ressens la pesanteur et reconnois la grandeur de la charge.

L'auteur. Ce n'est pas sans raison, car vous voilà maintenant responsable, non-seulement au Roi, mais à toute la France, en ce que les François tiennent toutes les espérances du repos et de l'aise de leur postérité, jointes inséparablement à la personne de ce Prince commis à votre prudhommie, pour en dresser un bon et sage Roi, et digne successeur aux vertus de son père. Il y faut un soin merveilleux: si un homme de condition privée n'oublie aucune chose pour faire bien nourrir et instruire son fils, né pour lui succéder tant seulement à quelque arpent de pré ou malotru demi-quartier d'une méchante vigne, de combien plus le gouverneur d'un Prince le doit-il surpasser en vigilance et industrie; et gouverneur d'un Prince à qui les lois et la nature donnent la succession du royaume de France? Royaume riche et opulent en toutes choses que l'on peut souhaiter pour l'usage des hommes; orné de tant de grandes et puissantes cités; plein de noblesse si valeureuse que le soleil n'en voit point de pareille et de peuple infini, et peuple si redouté qu'il a porté et planté son nom sur les bouts de la terre; et gouverneur d'un Prince auquel par aventure le ciel réserve la Monarchie, si l'on peut faire jugement véritable de l'avenir par la disposition et l'état présent des affaires du monde. Ne doutez point que les yeux d'un chacun, de quelque condition, âge ou sexe que ce puisse être, ne soient fichés entièrement sur vous comme des sentinelles, pour prendre garde en cette occasion jusques aux moindres de vos actions; voire les yeux des enfans innocens pendant à la mamelle, d'où ils semblent parler à vous ainsi: Nous suçons cette douce liqueur pour donner nourriture et accroissance à notre petitesse, sous l'espoir que nous verrons reluire en sa saison ce bonheur-là qui se prépare maintenant par les mains de votre prudence. Que s'il en doit advenir autrement, que ce doux aliment, tout à l'heure présente, se convertisse en puante amertume et poison salutaire, pour nous porter, à l'instant de nos premiers jours, du berceau dans la bière, à celle fin de ne voir point le cours de notre vie accompagné sans fin d'une longue traînée de misères. Bref ils vous rendent redevable du bien, et coupable du mal qui leur peut arriver de cette nourriture, croyant que de vous seul dépend et l'un et l'autre.