Souvré. Quand il saura le langage latin, êtes-vous pas d'avis que l'on continue à lui montrer aussi, sommairement, les autres arts, comme vous avez dit?
L'auteur. Oui.
Souvré. Quels?
L'auteur. Celui qui enseigne à parler avec ornement de langage; et lui en apprendre seulement autant qu'il en est besoin pour former la façon de parler et d'écrire d'un Prince comme lui, de telle sorte qu'elle soit pleine, pure, propre, serrée, élevée en paroles et en conceptions, et surtout en sa langue, sans y mêler en façon quelconque des artifices déguisés et des afféteries de ceux qui parlent en public pour plaire aux assistans, ou pour les induire, au lieu de vérité, à croire le mensonge par l'obscurcissement du pur et du lustre d'icelle; étant telles ou pareilles choses fort éloignées de la grandeur et gravité d'un roi, qui pour tout but ne doit avoir devant les yeux que la rondeur et la justice. Et d'autant que l'esprit humain est fort sujet à s'abuser souvent en ses résolutions, il sera bon qu'il sache quelque chose de l'art qui enseigne les hommes à bien raisonner, à nettoyer et démêler la vérité d'avec son contraire, afin de ne se tromper point en ses conceptions, pour former et affermir son jugement.
Souvré. Quant aux sciences, quelles lui peut-on apprendre?
L'auteur. Quelques parties de celle qui nous donne à connoître les choses de la nature, sans s'égarer dans les contentions. C'est celle-ci qui fut jadis tant prisée par Alexandre qu'il l'estima ne devoir être profanée, la rendant commune à chacun, en écrivit à Aristote, son précepteur, se plaignant de lui pour l'avoir divulguée, ayant voulu que la prérogative de cette connoissance lui demeurât particulière par dessus tous les hommes, comme il l'avoit en grandeur de courage, en puissance et autorité. Et quant à la science de ce qui est par dessus la nature, d'autant qu'elle est toute contemplative, les princes et les rois tous destinés pour l'action, et ceux de France mêmement plus propres à gagner les batailles qu'à méditer ou faire des harangues, laissons-la pour ceux qui sont voués à la contemplation, et remplaçons des parties les plus utiles des sciences mathématiques. Celle des nombres tienne le premier lieu, comme l'entrée pour pénétrer à toutes; elle comprend des utilités sans nombre. Puis la géométrie, qui fait connoître les proportions et les mesures de toutes choses, avec leur usage; défectueuse sans la première et toutes deux tellement nécessaires qu'il est fort malaisé que sans icelles un prince puisse parfaitement savoir beaucoup de choses appartenant au devoir de sa charge, en temps de guerre aux fonctions militaires, en temps paisible à celles de la paix. Que la musique suive après, non pour chanter, mais pour l'écouter et prendre plaisir à celle seulement qui instruise et ne détruise point, et aye le pouvoir de ramener à son repos son esprit ennuyé de déplaisir, ou travaillé du fardeau des affaires; essayant par icelle, comme il le faut par tous autres moyens, d'entretenir la consonnance naturelle que ses actions, en si petit âge, nous font juger être dans son âme, et disposer également, par une düe proportion de tons et contrepoids diversement égaux, les intervalles inégaux et mouvemens divers de son esprit à l'exercice de la justice, qui n'est rien qu'harmonie. Ayant en main le compas et la règle, faites lui mesurer le globe de la terre, et reconnoître après, par le menu, les pièces de ce grand héritage qui doit échoir au temps préordonné tout entier en sa main; lui en apprendre, se promenant dans son cabinet, les routes et les voies, afin qu'après avoir pareillement prins langue de l'histoire sur la nature de tant de régions, des mœurs et des humeurs, des lois et des coutumes de tant de sortes de nations qui possèdent le monde, il puisse un jour, avec pleine science, bâtir ses entreprinses et porter ses desseins sur toute l'étendue de la terre habitable. Puis, élevant son étude plus haut, vers le lieu de son origine, qu'il monte de degré en degré sur le globe céleste, tenant au poing les mêmes instrumens, dont il mesurera l'immensité et la construction de ce grand édifice, reconnoîtra les êtres de ce divin palais, les demeures, les promenoirs des deux grands luminaires, les domiciles des astres et des étoiles qui comme vice-rois et lieutenans du souverain Monarque, à la mesure de leur autorité, selon leurs différens regards ou diverses inclinations, gouvernent sans cesser tout ce qui est sous eux au demeurant du monde. Il y remarquera la place du Roi son père, qui reluira un jour au ciel comme un autre soleil, lui servant lors de Nord aux actions de sa vie; et près de lui verra la sienne, où tous les deux ensemble, et le père et le fils, après avoir rendu les droits à la nature, chargés d'ans et de gloire, composeront un astre flamboyant que la postérité nommera d'eux l'Astre des Rois de France. La connoissance enfin de la mécanique lui sera nécessaire, pour être la science qui donne les inventions de composer et fabriquer toutes les sortes de machines, étant ici à remarquer l'inclination extrême qu'il y a de la nature. Voilà le cercle raccourci des arts et des sciences que l'on peut faire apprendre à notre jeune Prince en peu d'années, pourvu que l'on en donne le loisir.
Souvré. Je le crois, et ne se trouvera par aventure aucun ou peu de gens qui réprouvent cet ordre, ni à redire à mon avis; si ce n'est en ce que du commencement vous avez mis l'histoire au rang des abrégés, qui doit tenir le premier lieu en l'instruction des princes.
L'auteur. Il est vrai, je l'ai fait; mais pour l'instruire de bonne heure en gros aux affaires de sa maison, puis en celles des autres, selon l'ordre des temps, avec intention de lui remettre en main la pièce entière après l'échantillon. Car je tiens que l'histoire est l'école des princes, et que le nôtre y doit être nourri pour y apprendre à vivre et la manière de bien faire sa charge, et se rendre meilleur par l'imitation ou dommage des autres. C'est où il trouvera des yeux pour tous ceux qui seront sous son obéissance; c'est une glace de cristal, le miroir de la vie, où il verra en la personne d'autrui louer ses actions sans flatterie, et les blâmer sans crainte. C'est un bon conseiller, sans passion, et ami très-fidèle, duquel il apprendra les dits, les faits et les conseils des princes et des grands personnages. Sa connoissance est si utile et nécessaire que, la savoir parfaitement, c'est, vivant notre vie, vivre de celle des autres qui ont vécu, et acquérir les siècles tout entiers par l'emploi fait à la lecture d'un petit nombre d'heures, hâtant notre vieillesse sans abréger la vie, en tant qu'elle est la vieillesse des jeunes gens; et par ainsi il trouvera dans cette seule école la double face de la prudence dont nous avons parlé, laquelle, tout ainsi comme elle voit, lui fera voir les choses jà passées pour se savoir souplement gouverner sur le train des présentes et pourvoir aux futures. Et de ce lieu il tirera ce maître conducteur pour le tenir inséparablement auprès de sa personne et lui donner à faire le ménage de ses actions et de ses pensées, et en effet pour lui confier sa fortune et sa vie. C'est en somme ce que je pense qui se peut proposer comme un projet pour l'accomplissement de la première partie de cette instruction.
Souvré. Vous le laissez en bonne main; nous avons tous à prier Dieu qu'assisté de sa grâce, il lui donne ce guide. Le voilà, ce me semble, savant, instruit par la piété aux choses de la foi; aux bonnes mœurs par la prudhommie; aux lettres par les arts qui lui ont apprins à droitement et richement parler, et enseigné le droit usage de la raison, donné par les sciences la connoissance des choses naturelles, celle des nombres et de leurs effets, tant sur les corps solides que sur l'entendement humain par leurs proportions et diverses mesures, et fait, sans partir d'une place, courir toute la terre, puis écheller les cieux et ouvert les moyens d'en faire les machines, pour à la fin comprendre par l'histoire l'état et la nature des affaires du monde. Mais ne pensez-vous pas que six ans de temps, continué par certaines heures, puissent suffire à cette étude?
L'auteur. Oui, et sera facile en un esprit docile comme le sien, étant servi d'un précepteur soigneux, industrieux et docte, qui l'aime et qui connoisse exactement son naturel et ses inclinations. Que si l'on reconnoît être besoin encore de quelque temps, il y peut être satisfait, l'empruntant sur les deux années suivantes.