Ce qu'on peut dire des Rêveries, c'est qu'elles sont l'élucubration d'un esprit fatigué, découragé, et de plus en plus aigri par la misanthropie. Elles ne se recommandent, sans doute, ni par la même valeur littéraire, ni par le même attrait que les Confessions; mais, si elles n'ont pas tout l'éclat du génie de Rousseau, elles en portent encore le puissant reflet. On y trouve de jolies anecdotes et de charmantes descriptions qui en rendent la lecture intéressante. Il suffit, du reste, que Rousseau les ait regardées comme la suite de ses Confessions pour qu'on doive les garder de tomber dans l'oubli.
Après le remarquable travail que M. Marc-Monnier a placé en tête de notre édition des Confessions, nous n'avons pas pensé qu'il y eût lieu de faire une préface pour les Rêveries. La préface de cet opuscule a été faite d'ailleurs par Rousseau lui-même dans la première Promenade, dont nous venons, pour ainsi dire, de donner le résumé.
LES RÊVERIES
DU
PROMENEUR SOLITAIRE
[PREMIÈRE PROMENADE]
Me voici donc seul sur la terre, n'ayant de frère, de prochain, d'ami, de société, que moi-même. Le plus sociable et le plus aimant des humains en a été proscrit par un accord unanime. Ils ont cherché, dans les raffinemens de leur haine, quel tourment pouvoit être le plus cruel à mon âme sensible, et ils ont brisé violemment tous les liens qui m'attachoient à eux. J'aurois aimé les hommes en dépit d'eux-mêmes: ils n'ont pu qu'en cessant de l'être se dérober à mon affection. Les voilà donc étrangers, inconnus, nuls enfin pour moi, puisqu'ils l'ont voulu! Mais moi, détaché d'eux et de tout, que suis-je moi-même? Voilà ce qui me reste à chercher. Malheureusement cette recherche doit être précédée d'un coup d'œil sur ma position: c'est une idée par laquelle il faut nécessairement que je passe pour arriver d'eux à moi.
Depuis quinze ans et plus que je suis dans cette étrange position, elle me paroît encore un rêve. Je m'imagine toujours qu'une indigestion me tourmente, que je dors d'un mauvais sommeil, et que je vais me réveiller bien soulagé de ma peine en me retrouvant avec mes amis. Oui, sans doute, il faut que j'aie fait sans que je m'en aperçusse un saut de la veille au sommeil, ou plutôt de la vie à la mort. Tiré, je ne sais comment, de l'ordre des choses, je me suis vu précipité dans un chaos incompréhensible, où je n'aperçois rien du tout; et plus je pense à ma situation présente, et moins je puis comprendre où je suis.