Pendant que cette nouvelle Troupe se fesoit valoir, le petit Baron étoit en pension à Villejuif; et un Oncle, et une Tante ses Tuteurs avoient déjà mangé la plus grande et la meilleure partie du bien que sa mère lui avoit laissé, et lui en restant peu qu'ils pussent consommer, ils commençoient à être embarrassés de sa personne. Ils poursuivoient un procès en son nom: leur Avocat, qui se nommoit Margane, aimoit beaucoup à faire de méchans vers: une pièce de sa façon intitulée la Nimphe dodue, qui couroit parmi le Peuple, fesoit assez connoître la mauvaise disposition qu'il avoit pour la Poësie. Il demanda un jour à l'Oncle et à la Tante de Baron ce qu'ils vouloient faire de leur pupille. «Nous ne le savons point,» dirent-ils; «son inclination ne paroît pas encore: cependant il récite continuellement des vers.—Et bien,» répondit l'Avocat, «que ne le mettez-vous dans cette petite Troupe de Monsieur le Dauphin, qui a tant de succès?» Ces parens saisirent ce conseil plus par envie de se deffaire de l'enfant, pour dissiper plus aisément le reste de son bien, que dans la vue de faire valoir le talent qu'il avoit apporté en naissant. Ils l'engagèrent donc pour cinq ans dans la Troupe de la Raisin, car son mari étoit mort alors. Cette femme fut ravie de trouver un enfant qui étoit capable de remplir tout ce que l'on souhaiteroit de lui: et elle fit ce petit contrat avec d'autant plus d'empressement, qu'elle y avoit été fortement incitée par un fameux Médecin, qui étoit de Troie, et qui s'intéressant à l'établissement de cette veuve, jugeoit que le petit Baron pouvoit y contribuer, étant fils d'une des meilleures Comédiennes qui ait jamais été.
Le petit Baron parut sur le Théâtre de la Raisin avec tant d'aplaudissement, qu'on le fut voir jouer avec plus d'empressement que l'on n'en avoit eu à chercher l'épinette. Il étoit surprenant qu'un enfant de dix ou onze ans, sans avoir été conduit dans les principes de la déclamation, fît valoir une passion avec autant d'esprit qu'il le fesoit.
La Raisin s'étoit établie après la foire proche du vieux Hôtel de Guénégaud; et elle ne quita point Paris qu'elle n'eût gagné vingt mille écus de bien. Elle crut que la campagne ne lui seroit pas moins favorable; mais à Rouen, au lieu de préparer le lieu de son spectacle, elle mangea ce qu'elle avoit d'argent avec un Gentil-homme de Monsieur le Prince de Monaco, nommé Olivier, qui l'aimoit à la fureur, et qui la suivoit par tout; de sorte qu'en très-peu de tems sa Troupe fut réduite dans un état pitoyable. Ainsi destituée de moyens pour jouer la Comédie à Rouen, la Raisin prit le parti de revenir à Paris avec ses petits Comédiens, et son Olivier.
Cette femme n'aïant aucune ressource, et connoissant l'humeur bien-fesante de Molière, alla le prier de lui prêter son Théâtre pour trois jours seulement, afin que le petit gain qu'elle espéroit de faire dans ses trois représentations lui servît à remettre sa troupe en état. Molière voulut bien lui acorder ce qu'elle lui demandoit. Le premier jour fut plus heureux qu'elle ne se l'étoit promis; mais ceux qui avoient entendu le petit Baron, en parlèrent si avantageusement, que le second jour qu'il parut sur le Théâtre, le lieu étoit si rempli, que la Raisin fit plus de mille écus.
Molière, qui étoit incommodé, n'avoit pu voir le petit Baron les deux premiers jours; mais tout le monde lui en dit tant de bien, qu'il se fit porter au Palais Royal à la troisième représentation, tout malade qu'il étoit. Les Comédiens de l'Hôtel de Bourgogne n'en avoient manqué aucune, et ils n'étoient pas moins surpris du jeune Acteur, que l'étoit le Public, sur tout la Du-Parc, qui le prit tout d'un coup en amitié; et qui bien sérieusement avoit fait de grands préparatifs pour lui donner à souper ce jour-là. Le petit homme, qui ne sçavoit auquel entendre pour recevoir les caresses qu'on lui fesoit, promit à cette Comédienne qu'il iroit chez elle. Mais la partie fut rompue par Molière, qui lui dit de venir souper avec lui. C'étoit un maître et un oracle quand il parloit. Et ces Comédiens avoient tant de déférence pour lui, que Baron n'osa lui dire qu'il étoit retenu; et la Du-Parc n'avoit garde de trouver mauvais que le jeune homme lui manquât de parole. Ils regardoient tous ce bon acueil, comme la fortune de Baron; qui ne fut pas plutôt arrivé chez Molière, que celui-ci commença par envoyer chercher son Tailleur, pour le faire habiller, (car il étoit en très-mauvais état) et il recommanda au Tailleur que l'habit fût très-propre, complet, et fait dès le lendemain matin. Molière interrogeoit et observoit continuellement le jeune Baron pendant le souper, et il le fit coucher chez lui, pour avoir plus de tems de connoître ses sentimens par la conversation, afin de placer plus seurement le bien qu'il lui vouloit faire.
Le lendemain matin le Tailleur exact aporta sur les neuf à dix heures au petit Baron un équipage tout complet. Il fut tout étonné, et fort aise de se voir tout d'un coup si bien ajusté. Le Tailleur lui dit qu'il falloit descendre dans l'apartement de Molière pour le remercier. «C'est bien mon intention,» répondit le petit homme, «mais je ne crois pas qu'il soit encore levé.» Le Tailleur l'aïant assuré du contraire, il descendit, et fit un compliment de reconnoissance à Molière, qui en fut très-satisfait, et qui ne se contenta pas de l'avoir si bien fait acommoder; il lui donna encore six louis d'or, avec ordre de les dépencer à ses plaisirs. Tout cela étoit un rêve pour un enfant de douze ans, qui étoit depuis long-tems entre les mains de gens durs, avec lesquels il avoit souffert, et il étoit dangereux et triste qu'avec les favorables dispositions qu'il avoit pour le Théâtre, il restât en de si mauvaises mains. Ce fut cette fâcheuse situation qui toucha Molière. Il s'aplaudit d'être en état de faire du bien à un jeune homme qui paroissoit avoir toutes les qualitez nécessaires pour profiter du soin qu'il vouloit prendre de lui; il n'avoit garde d'ailleurs, à le prendre du côté du bon esprit, de manquer une ocasion si favorable d'assurer sa Troupe, en y fesant entrer le petit Baron.
Molière lui demanda ce que sincérement il souhaiteroit le plus alors?—«D'être avec vous le reste de mes jours,» lui répondit Baron, «pour vous marquer ma vive reconnoissance de toutes les bontez que vous avez pour moi.—Eh! bien,» lui dit Molière, «c'est une chose faite, le Roi vient de m'accorder un ordre pour vous ôter de la Troupe où vous êtes.» Molière, qui s'étoit levé dès quatre heures du matin, avoit été à S. Germain suplier sa Majesté de lui acorder cette grace, et l'ordre avoit été expédié sur le champ.
La Raisin ne fut pas longtemps à savoir son malheur; animée par son Olivier, elle entra toute furieuse le lendemain matin dans la chambre de Molière, deux pistolets à la main, et lui dit que s'il ne lui rendoit son Acteur elle alloit lui casser la tête. Molière, sans s'émouvoir, dit à son domestique de lui ôter cette femme-là. Elle passa tout d'un coup de l'emportement à la douleur; les pistolets lui tombèrent des mains, et elle se jeta aux piés de Molière, le conjurant, les larmes aux yeux, de lui rendre son Acteur; et lui exposant la misère où elle alloit être réduite, elle et toute sa famille, s'il le retenoit.—«Comment voulez-vous que je fasse?» lui dit-il; «le Roi veut que je le retire de votre Troupe; voilà son ordre.» La Raisin voyant qu'il n'y avoit plus d'espérance, pria Molière de lui acorder du moins que le petit Baron jouât encore trois jours dans sa Troupe.—«Non-seulement trois,» répondit Molière, «mais huit; à condition pourtant qu'il n'ira point chez vous, et que je le ferai toujours acompagner par un homme qui le ramènera dès que la pièce sera finie.» Et cela de peur que cette femme, et Olivier, ne séduisissent l'esprit du jeune homme pour le faire retourner avec eux. Il fallut bien que la Raisin en passât par là; mais ces huit jours lui donnèrent beaucoup d'argent, avec lequel elle voulut faire un établissement près de l'Hôtel de Bourgogne; mais dont le détail, et le succès ne regardent point mon sujet.
Molière, qui aimoit les bonnes mœurs, n'eut pas moins d'attention à former celles de Baron, que s'il eût été son propre fils: il cultiva avec soin les dispositions extraordinaires qu'il avoit pour la déclamation. Le Public sait comme moi jusqu'à quel degré de perfection il l'a élevé. Mais ce n'est pas le seul endroit par lequel il nous a fait voir qu'il a sçu profiter des leçons d'un si grand Maître. Qui, depuis sa mort, a soutenu plus seurement le Théâtre comique, que Monsieur Baron?