Mr de Molière se nommoit Jean-Baptiste Pocquelin; il estoit fils et petit-fils de Tapissiers, Valets-de-Chambre du Roy Louis XIII. Ils avoient leur boutique sous les pilliers des Halles, dans une maison qui leur appartenoit en propre. Sa mère s'appelloit Boudet: elle étoit aussi fille d'un Tapissier, établi sous les mêmes piliers des Halles.

Les parens de Molière l'élevèrent pour être Tapissier; et ils le firent recevoir en survivance de la Charge du père dans un âge peu avancé: ils n'épargnèrent aucuns soins pour le mettre en état de la bien exercer; ces bonnes Gens n'aïant pas de sentimens qui dûssent les engager à destiner leur enfant à des occupations plus élevées: de sorte qu'il resta dans la boutique jusqu'à l'âge de quatorze ans; et ils se contentèrent de lui faire apprendre à lire et à écrire pour les besoins de sa profession.

Molière avoit un grand-père, qui l'aimoit éperduement; et comme ce bon homme avoit de la passion pour la Comédie, il y menoit souvent le petit Pocquelin, à l'Hôtel de Bourgogne. Le père qui appréhendoit que ce plaisir ne dissipât son fils, et ne lui ôtât toute l'attention qu'il devoit à son métier, demanda un jour à ce bon homme pourquoi il menoit si souvent son petit-fils au spectacle? «Avez-vous», lui dit-il, avec un peu d'indignation, «envie d'en faire un Comédien?—Plût à Dieu», lui répondit le grand-père, «qu'il fût aussi bon Comédien que Belleroze» (c'étoit un fameux Acteur de ce tems là). Cette réponse frapa le jeune homme, et sans pourtant qu'il eût d'inclination déterminée, elle lui fit naître du dégoût pour la profession de Tapissier; s'imaginant que puisque son grand-père souhaitoit qu'il pût être Comédien, il pouvoit aspirer à quelque chose de plus qu'au métier de son père.

Cette prévention s'imprima tellement dans son esprit, qu'il ne restoit dans la boutique qu'avec chagrin: de manière que revenant un jour de la Comédie, son père lui demanda pourquoi il estoit si mélancholique depuis quelque tems? Le petit Pocquelin ne put tenir contre l'envie qu'il avoit de déclarer ses sentimens à son père: il lui avoua franchement qu'il ne pouvoit s'accommoder de sa Profession; mais qu'il lui feroit un plaisir sensible de le faire étudier. Le grand-père, qui étoit présent à cet éclaircissement, appuya par de bonnes raisons l'inclination de son petit-fils. Le père s'y rendit, et se détermina à l'envoyer au Collége des Jésuites.


Le jeune Pocquelin étoit né avec de si heureuses dispositions pour les études, qu'en cinq années de tems il fit non seulement ses Humanitez, mais encore sa Philosophie.

Ce fut au Collége qu'il fit connoissance avec deux Hommes illustres de notre tems, Mr de Chapelle et Mr Bernier.

Chapelle étoit fils de Mr Luillier, sans pouvoir être son héritier de droit; mais il auroit pu lui laisser les grands biens qu'il possédoit, si par la suite il ne l'avoit reconnu incapable de les gouverner. Il se contenta de lui laisser seulement 8000 livres de rente entre les mains de personnes qui les lui payoient régulièrement.

Mr Luillier n'épargna rien pour donner une belle éducation à Chapelle, jusqu'à lui choisir pour Précepteur le célèbre Mr de Gassendi; qui aïant remarqué dans Molière toute la docilité et toute la pénétration nécessaires pour prendre les connoissances de la Philosophie, se fit un plaisir de la lui enseigner en même tems qu'à Messieurs de Chapelle et Bernier.