Molière s'acquit beaucoup de réputation dans cette Province, par les trois premières Pièces de sa façon qu'il fit paroître; l'Étourdi, le Dépit amoureux, et les Précieuses ridicules. Ce qui engagea d'autant plus Monsieur le Prince de Conti à l'honorer de sa bienveillance, et de ses bienfaits: ce Prince lui confia la conduite des plaisirs et des spectacles qu'il donnoit à la Province, pendant qu'il en tint les États. Et aïant remarqué en peu de tems toutes les bonnes qualitez de Molière, son estime pour lui alla si loin, qu'il le voulut faire son Secrétaire. Mais il aimoit l'indépendance, et il étoit si rempli du désir de faire valoir le talent qu'il se connoissoit, qu'il pria Monsieur le Prince de Conti de le laisser continuer la Comédie; et la place qu'il auroit remplie fut donnée à Monsieur de Simoni. Ses amis le blâmèrent de n'avoir point accepté un emploi si avantageux. «Eh! Messieurs,» leur dit-il, «ne nous déplaçons jamais; je suis passable Auteur, si j'en crois la voix publique; je puis être un fort mauvais Secrétaire. Je divertis le Prince par les spectacles que je lui donne; je le rebuterai par un travail sérieux, et mal conduit. Et pensez-vous d'ailleurs,» ajouta-t-il, «qu'un Misantrope comme moi, capricieux si vous voulez, soit propre auprès d'un Grand? Je n'ai pas les sentimens assez flexibles pour la domesticité. Mais plus que tout cela, que deviendront ces pauvres gens que j'ai amenés de si loin? Qui les conduira? Ils ont compté sur moi; et je me reprocherois de les abandonner.» Cependant j'ai sçû que la Béjart, lui auroit fait le plus de peine à quitter; et cette femme, qui avoit tout pouvoir sur son esprit, l'empêcha de suivre Monsieur le Prince de Conti. De son côté, Molière étoit ravi de se voir le Chef d'une Troupe; il se fesoit un plaisir sensible de conduire sa petite République: il aimoit à parler en public, il n'en perdoit jamais l'occasion; jusques-là que s'il mouroit quelque Domestique de son Théâtre, ce lui étoit un sujet de haranguer pour le premier jour de Comédie. Tout cela lui auroit manqué chez Monsieur le Prince de Conti.
Après quatre ou cinq années de succès dans la Province, la Troupe résolut de venir à Paris. Molière sentit qu'il avoit assez de force pour y soutenir un Théâtre comique; et qu'il avoit assez façonné ses Comédiens pour espérer d'y avoir un plus heureux succès que la première fois. Il s'assuroit aussi sur la protection de Monsieur le Prince de Conti.
Molière quitta donc le Languedoc avec sa Troupe: mais il s'arrêta à Grenoble, où il joua pendant tout le Carnaval. Après quoi, ces Comédiens vinrent à Rouen, afin qu'étant plus à portée de Paris, leur mérite s'y répandît plus aisément. Pendant ce séjour, qui dura tout l'Été, Molière fit plusieurs voyages à Paris, pour se préparer une entrée chez Monsieur, qui lui aïant acordé sa protection, eut la bonté de le présenter au Roi et à la Reine Mère.
Ces Comédiens eurent l'honneur de représenter la pièce de Nicomède devant leurs Majestez au mois d'Octobre 1658. Leur début fut heureux; et les Actrices sur tout furent trouvées bonnes. Mais comme Molière sentoit bien que sa Troupe ne l'emporteroit pas pour le sérieux sur celle de l'Hôtel de Bourgogne, après la Pièce il s'avança sur le Théâtre, et fit un remercîment à sa Majesté, et la suplia d'agréer qu'il lui donnât un des petits divertissemens, qui lui avoient acquis un peu de réputation dans les Provinces. En quoi il comptoit bien de réussir, parce qu'il avoit acoutumé sa Troupe à jouer sur le champ de petites Comédies, à la manière des Italiens. Il en avoit deux entre autres, que tout le monde en Languedoc, jusqu'aux personnes les plus sérieuses, ne se lassoient point de voir représenter. C'étoient les Trois Docteurs Rivaux, et le Maître d'École, qui étoient entièrement dans le goût Italien.
Le Roi parut satisfait du compliment de Molière, qui l'avoit travaillé avec soin; et sa Majesté voulut bien qu'il lui donnât la première de ces deux petites Pièces, qui eut un succès favorable. Le Jeu de ces Comédiens fut d'autant plus goûté, que depuis quelque tems on ne jouoit plus que des Pièces sérieuses à l'Hôtel de Bourgogne: le plaisir des petites Comédies étoit perdu.
Le divertissement que cette Troupe venoit de donner à Sa Majesté, lui aïant plu, Elle voulut qu'elle s'établît à Paris: et pour faciliter cet établissement, le Roi eut la bonté de donner le petit Bourbon à ces Comédiens, pour jouer alternativement avec les Italiens. On sçait qu'ils passèrent en 1660 au Palais Royal, et qu'ils prirent le titre de Comédiens de Monsieur.
Molière, qui en homme de bon sens, se défioit toujours de ses forces, eut peur alors que ses ouvrages n'eussent pas du Public de Paris autant d'aplaudissement que dans les Provinces. Il apréhendoit de trouver dans ce Parterre, qui ne passoit rien de défectueux dans ce tems-là, non plus qu'en celui-ci, des esprits qui ne fussent pas plus contens de lui, qu'il l'étoit lui-même. Et si sa Troupe dans les commencemens ne l'avoit excité à profiter des heureuses dispositions qu'elle lui connoissoit pour le Théâtre comique, peut-être ne se seroit-t-il pas hazardé de livrer ses Ouvrages au Public. «Je ne comprens pas,» disoit-il, à ses camarades en Languedoc, «comment des personnes d'esprit prennent du plaisir à ce que je leur donne; mais je sçais bien qu'en leur place, je n'y trouverois aucun goût.—Eh! ne craignez rien,» lui répondit un de ses amis; «l'homme qui veut rire se divertit de tout, le Courtisan, comme le Peuple.» Les Comédiens le rassurèrent à Paris, comme dans la Province; et ils commencèrent à représenter dans cette grande Ville, le 3e de Novembre 1658. L'Étourdi, la première de ses Pièces, qu'il fit paroître dans ce même mois, et le Dépit amoureux qu'il donna au mois de Décembre suivant, furent reçus avec aplaudissement: et Molière enleva tout-à-fait l'estime du Public en 1659, par les Précieuses ridicules: Ouvrage qui fit alors espérer de cet Auteur les bonnes choses qu'il nous a données depuis. Cette Pièce fut représentée au simple la première fois; mais le jour suivant on fut obligé de la mettre au double, à cause de la foule incroyable, qui y avoit été le premier jour. Et cette Pièce, de même que l'Étourdi et le Dépit amoureux, quoique jouée dans les Provinces pendant long-tems, eut cependant à Paris tout le mérite de la nouveauté.
Les Précieuses furent jouées pendant quatre mois de suite. Mr Ménage, qui étoit à la première représentation de cette Pièce, en jugea favorablement. «Elle fut jouée,» dit-t-il, «avec un applaudissement général, et j'en fus si satisfait en mon particulier que je vis dès lors l'effet qu'elle alloit produire. Monsieur, dis-je à Mr Chapelain en sortant de la Comédie, nous aprouvions vous et moi toutes les sotises qui viennent d'être critiquées si finement, et avec tant de bon sens: mais croyez-moi, il nous faudra brûler ce que nous avons adoré, et adorer ce que nous avons brûlé. Cela arriva, comme je l'avois prédit, & dès cette première représentation l'on revint du galimathias, et du stile forcé.»