[VI]
RAFFINÉE
Pour Ioris Karl Huysmans.
Miss Ada Smithson a trente ans et elle en paraît vingt, les femmes lui en donnent vingt-cinq. Elle a eu la chance de perdre son père avant de mal tourner, et son amant, le gros banquier Schefern, avant le krack des cuivres; ce qui fait qu'au lieu d'être en fuite sur les rives du Bosphore ou plus loin, Schefern repose en paix au Père-Lachaise, dans la chapelle de marbre blanc que lui a élevée sa maîtresse; et miss Smithson ayant converti à temps les titres de son protecteur, jouit aujourd'hui de trois cent mille francs de rente, ne voit plus une fille galante, et dans son bel hôtel de l'avenue Henri-Martin ne reçoit absolument, comme financier, que le petit de Brady, qui la renseigne sur le cours de la Bourse, deux ou trois clubmen, parce qu'elle va encore quelquefois aux courses, et, pour son plaisir, pas mal de littérateurs. Miss Ada Smithson aime la littérature, son père l'a très mal élevée.
Miss Ada Smithson a la maison la mieux tenue, les voitures les plus correctement attelées et la table la mieux servie de tout le seizième arrondissement, Auteuil, Trocadéro, Passy; elle donne tous les jeudis, à partir de novembre, des dîners fort suivis. Les soirées s'y prolongent très tard, car on n'y dit jamais de vers et l'on y fait peu de musique; les hommes de lettres n'y parlent jamais littérature, et les clubmen le moins souvent possible de leur cercle; mais des artistes de l'Opéra et parfois même de café-concert y viennent danser un pas en costume: quelques fragments de ballet ou de pantomime burlesque. Miss Ada Smithson adore la plastique et la chorégraphie; elle eût raffolé du métier de danseuse, ou du moins se plaît à le dire; mais comme c'est avant tout une femme d'une tenue exquise, elle porte invariablement de longues robes traînantes, décolletées (miss Ada Smithson a les plus belles épaules du monde): c'est une parfaite maîtresse de maison.
On n'a jamais connu à miss Ada que trois amants. Miss Ada Smithson a donc eu de la chance et, depuis la mort du gros Schefern, miss Ada n'a distingué personne; miss Ada ne reçoit pas de femmes, elle n'a donc ni liaison suspecte ni mystère dans sa vie. Miss Smithson n'a pas de vices, je suis un de ses amis.
L'autre jour, miss Smithson a eu la fantaisie d'aller passer la journée à Saint-Cloud; elle m'a prié de l'y conduire, et comme je n'avais rien de mieux à faire que de lui obéir, nous nous sommes trouvés vers les cinq heures du soir sur la route de Boulogne, à pied: sa victoria, derrière nous, suivait.
Le soir tombe vite en cette saison, et c'est l'heure où les ouvriers rentrent du travail: ouvriers puisatiers, terrassiers aux cottes emplâtrées de boue, charpentiers alertes et désinvoltes, zingueurs, plâtriers et maçons, il en défilait ce soir-là, à la lisière du bois crépusculaire, une véritable procession. Tout à coup, deux grands flandrins largement pantalonnés de velours sombre, ceinturonnés de bleu sous la veste de toile, avec un air de ressemblance, s'arrêtaient brusquement en regardant miss Ada; elle, son charmant visage d'Irlandaise animé sous son grand feutre enrubanné de vert pâle, souriait d'un air d'intelligence. Oh! ce sourire à petites dents étincelantes, ce sourire de perles dans cette pâleur rose avivée par l'éclat du boa de plumes noires! Les deux charpentiers continuaient maintenant de descendre vers Boulogne tout en chuchotant; le plus grand des deux avait presque ébauché un salut.
Je fus indiscret: «Vous les connaissez? lui demandai-je.—Sans doute, faisait-elle de sa voix la plus douce, ce sont les deux frères; ils habitaient jadis Grenelle, ils demeurent maintenant à Boulogne; je les ai beaucoup connus.—Autrefois? dans votre enfance?—Non pas, au moment de l'Exposition, il y a sept ans, n'est-ce pas? C'est une aventure imprévue et tout à fait charmante.» Et, d'un ton délibéré: «Figurez-vous qu'un soir d'automne comme aujourd'hui, sortant de l'Exposition, je me vis arrêter sur le seuil par une pluie, mais par une pluie battante. La chaussée, une mer de boue liquide, et impossible de rejoindre ma voiture. Je me dépitais, les jupes retroussées, sans oser me hasarder dans ce gâchis. Un ouvrier qui se trouvait là, battant la semelle sous un parapluie, au milieu d'autres héleurs de fiacres, voyait mon embarras. «—Un franc, la jolie dame, et je vous porte à gué jusqu'à votre guimbarde; ah! je suis solide, vous pouvez prendre mon bras.» Je suis très crâne, j'acceptai. Me voilà donc pendue au cou de ce colosse (modèle des deux autres), et portée avec précaution, serrée avec une douceur, quand tout à coup, au beau milieu du marais de boue de l'avenue, mon porteur s'arrête. «—Embrassez-moi, ma petite dame, ou je vous lâche!» Et il l'eût fait comme il le disait, car ses yeux dardaient d'ardents regards de convoitise et je sentais son corps tout raide contre le mien, d'une étrange raideur de désir. Je l'embrassais à contre-cœur et j'avais tort, car, en le regardant, je vis qu'il était beau et jeune et beaucoup plus sain que M. Schefern. Arrivée à ma voiture, j'ouvrais mon porte-monnaie: «Merci, faisait mon charpentier galant, je suis payé, madame.»—Et?—Et j'ai revu ce garçon, il me plaisait, il était jeune, plein de santé, il avait de la vigueur et de la naïveté, ça me changeait, en somme.—Et c'est un des deux hommes rencontrés ce soir?—Non, Baptistin est mort, il est tombé, il y a un an, d'un échafaudage, on l'a relevé le crâne ouvert, j'ai payé les frais de l'enterrement.—Mais les deux de ce soir?—Les deux frères Berthier? je les connais aussi, mais ils ne sont pas à comparer avec l'autre.—Mais alors pourquoi? hasardai-je, car j'avais compris le dessous des réticences.—Pourquoi? parce qu'ils font un métier périlleux, qu'ils risquent tous les jours leur vie et peuvent tomber, à chaque minute, de quelque échafaudage et mourir sur le coup, comme Baptistin. Aimer quelqu'un avec la pensée qu'il aura peut-être cessé de vivre demain, être le dernier baiser, la dernière sensation de vie d'un éternel et probable condamné à mort, ça ne vous a jamais tenté, vous, l'homme aux vers compliqués et ami des parfums!» A quoi, un peu interloqué: «Il y a aussi les couvreurs» lui objectai-je.