Dans le calme et la fraîcheur des berges ombragées de Villènes, dans un coin de nature trempé d'ombre et de soleil, au bord de l'eau, elle vient maintenant, retirée du monde et de la galanterie, passer bourgeoisement ses étés dans cette île aménagée comme un parc; la générosité des cours et des clubs a fait à cette quinquagénaire entr'ouverte cette vieillesse heureuse.
De l'eau, du vent et des feuilles... elle a réalisé enfin ce rêve d'une jeunesse laborieuse: figurante d'abord, acteuse ensuite, courtisane toujours; et elle, qui fut pendant trente ans et plus la chair à plaisir la plus haut cotée de Paris, la femme qu'il fallait avoir eue ou tout au moins avoir montrée, exhibée, affichée un jour ou un soir, soit à Longchamp, soit dans l'avant-scène d'un théâtre à flonflons, vit aujourd'hui rangée, respectée dans son île, propriétaire et châtelaine. Propriétaire de ces hautes frondaisons dormantes, de ces peupliers éternellement inquiets sous les ciels clairs des pays d'eaux, maîtresse souveraine de ces vastes pelouses de folle avoine ondulant comme des vagues, avec à l'horizon le frisson argenté des saules et des roseaux.
Après le lit sur rue, elle a l'île sur Seine.
Mais elle a mieux encore... Elle a trop longtemps prêté et sa bouche et sa chair aux caprices et fantaisies d'autrui, elle a trop longtemps joué la répugnante comédie de l'amour dans les payantes alcôves, trop longtemps subi les baisers de nausée, et trop longtemps avalé les corvées érotiques et leur navrant ennui.
Maintenant qu'elle est riche et que de ses écrins, de ses bibelots enfin liquidés, de ses draps de lit tordus et lessivés à l'Hôtel des Ventes, elle a fait le sûr et bon placement chez le notaire, elle veut être aimée et non par qui la désire, mais par qui elle aime et désire à son tour. Trop longtemps humiliée sur le marché par les acheteurs d'amour, c'est sa revanche sur les mâles qui autrefois la ravalèrent au rôle de machine à tout prendre et à tout subir: ancienne fille de joie, elle aura des hommes de joie, des donneurs de sensations qui la serviront à son tour: jeune, elle prostitua à de vieux hommes usés la santé de ses jeunes chairs; vieille, elle entretiendra à l'heure, à la nuit, à l'année, au mois, à la semaine (elle en a les moyens) des muscles et des torses de vigoureux jeunes gens pour la connaître (au sens biblique) et l'assouvir.
Et tous les étés, dès la fin mai, vient s'installer avec elle, dans l'île, quelque frais et beau gars, au torse large, aux cheveux drus, au mufle court; tantôt svelte et découplé, mais plus souvent bâti en force, le cou dans les épaules, la mâchoire lourde et la nuque violente, tous de poil châtain clair et tirant sur le roux, de ceux qu'Héliogabale, grand prêtre du soleil, distinguait dans le Cirque et, après un coup d'œil, attachait à sa suite, hommes de cour.
On en voit parfois deux ou trois différents par été; mais chaque saison en amène un nouveau sûrement, et d'une année à l'autre, ce n'est jamais le même.
Ces messieurs, nus dans des tricots rayés, biceps et durs mollets brunis, gantés de hâle, pêchent le long des jours ou canotent ou se baignent: trop beaux pour travailler, des yoles de bois de tek vernissé et ciré, de luxueux joujoux les emportent en tous sens et, prestes, les ramènent sur l'étain en fusion du fleuve ensoleillé moiré par-ci par-là par l'ombre des grands arbres: leurs jerseys sont de soie aux couleurs de la dame, leurs yoles portent son nom entrelacé de parlantes devises: Petit poisson deviendra grand ou Crescit in piscem; un crédit leur est ouvert dans tous les bouchons, rendez-vous de pêcheurs et cabarets du voisinage: ce sont les rois de l'île, les princes époux des poissonneuses berges, les seigneurs insulaires des amoureux étés de la quinquagénaire, qui leur permet parfois d'inviter des amis.
Et les dimanches de fêtes et de régates, tout le long de la Seine, d'Argenteuil à Bougival, de Triel à Meulan, de Conflans à Andrésy, l'équipe apparaît souvent au grand complet, tous les poitrails à l'air moulés dans d'éclatants maillots chiffrés de soie violette.