Sur l'horizon couleur de suie, le viaduc du Point-du-Jour, ses arcades blanchâtres s'étageant au-dessus du fleuve de plomb et, dans l'air gris, la fumée des usines de Javel, et, déjà fumée elle-même, tant elle apparaît irréelle et brumeuse dans cette nature frissonnante, la lointaine ossature de la tour Eiffel.
Devant la berge, de l'autre côté de l'eau, les oseraies et les taillis roussâtres de l'île de Robinson maintenant silencieuse jusqu'au retour d'avril, et, le long du chemin de halage, une débandade, un effondrement consterné de baraquements et de guinguettes, restaurants et bals champêtres aux volets clos, à l'abandon: petits casinos de banlieue mornes et morts jusqu'à la fin de l'hiver et comme enfouis, submergés, engloutis dans ce remblai de boue, devant ce désolé paysage seulement animé par de rares camions.
Oh! ces palissades éventrées autour d'un terre-plain d'ancien bal, ces excavations de carrières apparues derrière un ancien bosquet pour noces! la détresse de ces tables et de ces bancs de jardin entassés pêle-mêle avec des bois de lit et de pauvres commodes dans le noir humide des hangars; ces pépiements de poules et ces brusques fuites de lapins surpris dans l'entre-bâillement d'une porte, celle d'un pauvre petit restaurant où une grosse femme en cheveux vend du petit noir à des charretiers crottés jusqu'à l'échine! Elle demeure là, cette vague cabaretière, peut-être un peu pierreuse le soir sur les fortifs, dans cet étroit chalet de bois et de toile, avec sa basse-cour, à la chaleur étouffante d'un poêle; et les œufs frais qu'elle sert aux maraudeurs sont peut-être pondus dans la tiédeur équivoque de son lit.
Oh! la tristesse de ce paysage phtisique, malingreux, comme à jamais souillé jusque dans son ciel d'ineffaçables boues, ces portants de gymnase, maintenant sans trapèzes, dressant dans l'air muet leurs profils de potence, et le côté assassin et sinistre de ces berges souligné par le voisinage affreux des fortifications.
Comment m'étais-je égaré dans ces parages? Le cœur noyé de spleen, je ne m'en trouvais pas moins assis là, dans ce morne crépuscule d'hiver, au fond de je ne sais quel restaurant moins délabré par hasard que les autres, devant ce qu'ils appellent un champoreau; et, tout en rêvassant, j'essayais malgré moi de surprendre l'entretien de deux êtres attablés dans la salle: un homme trapu au teint de brique et aux yeux clairs, la moustache et les cheveux couleur chanvre, dont j'avais vite fait un marinier, et une femme grelottante dans une mince robe de soie noire: sur les épaules une confection de jais, autour du cou un boa de fourrure, la pâleur exsangue et comme suppliciée de son pauvre visage éclairée par les coquelicots de soie d'un prétentieux chapeau. Elle était gantée de peau de Suède et chaussée de snowboots; j'avais vite reconnu en elle la fille de maison, et avec sa mine poitrinaire, ses petites épaules pointues et la fièvre allumée de ses yeux gris, je la dédiais mentalement à M. de Goncourt cette fille Élisa, mâtinée de Germinie Lacerteux, venue, ce matin de sortie, de quelque lointain couvent de la place du Trône voir le petit homme de son cœur. Pauvre fille, elle s'attardait là avec lui dans ce caboulot isolé de banlieue, désespérée d'amour et déjà condamnée, car elle toussait à fendre l'âme, la malheureuse, et c'est une véritable agonie, une agonie de passion et de misère, qu'elle étalait là devant le sourire matois de cet homme, l'air d'un ruffian d'une toile italienne avec ses cheveux d'or pâle, mais d'un ruffian naïf et bon aux yeux de caresse de chien couchant.
Ils se parlaient accoudés l'un vis-à-vis de l'autre, la tête très rapprochée, très affairés, et les mots de départ et de bateau-lavoir et de santé revenaient à chaque instant dans leur conversation, coupée par de longues doléances de la fille au désespoir de changer de maison. Et, reconstituant tout un petit drame banal et touchant, d'après ce misérable couple, j'en résumais les probables péripéties dans les couplets d'argot de cette triste chanson:
I