—Oh! pour Forgett, d'accord. La Disdéri l'a pris pour ses millions. Lui, c'est le bon entreteneur.

—A la bonne heure! Elle se range!

—Et cette déchéance t'enchante, avoue-le, misogyne que tu es.

«Eh bien! je veux défriser un peu ton stupide orgueil, je vais te raconter une aventure de la Disdéri. Tu verras quelle âme exquise et quelle nature puérile et charmante était encore, il y a deux ans, cette adorable fille. Je te jure qu'elle a le droit de mépriser les hommes. Je sais d'elle une aventure où son amant, si riche qu'il était, n'eut point le beau rôle. Oh! tu as beau froncer la narine et friser ta moustache. Dans cette histoire-là ce fut la Disdéri qui fut supérieure aux hommes et aux circonstances, et nous, les mâles, nous fûmes tous en mauvaise posture. Les femmes, je le constate, ne valent pas cher; mais, quand elles se mêlent d'avoir de la valeur, elles valent souvent plus que nous.

—Mais, ma parole, tu as été amoureux de la Disdéri!

—Et je le suis encore. Mais voilà le fait.

«C'était il y a deux ans, la Disdéri était alors avec André Farnier, le fils de l'agent de change. Nous avons tous connu André, donc pas de portrait. C'était un joli garçon châtain aux larges yeux violets, un peu bébête, mais très apprécié dans les boudoirs. André et Nina s'adoraient: c'était le parfait amour filé dans le petit hôtel de la place des États-Unis, où la Disdéri passe tous ses printemps; mais André, pourvu d'un conseil judiciaire par papa Farnier, financier prudent, était réduit à la portion congrue. L'agent de change n'avait pu refuser à son fils la mensualité de six mille francs, que tout paternel, un peu coté à la Bourse, doit moins aux menus plaisirs de sa progéniture qu'à l'exigence de l'opinion; et soixante-douze mille francs par an, c'était une bien maigre pitance pour la délicieuse inconscience de la Disdéri.

«Fille d'une marchande d'oranges du Basso-Porto de Naples et grandie à Santa-Lucia, la Disdéri a gardé d'une enfance peuple une parfaite ignorance de la valeur de l'argent. Habituée à se nourrir d'une orange, d'une tranche de pastèque et de deux sous de macaroni, elle joint à ce beau mépris de l'or la divine insouciance des races nées au soleil. Les asperges à quarante francs la botte et les truffes à soixante francs le kilo ne l'impressionnent pas plus qu'une mandarine achetée via Toledo, à la sortie de San-Carlo, un soir de représentation populaire. Soyez sûrs que les cinq cent mille francs de perles que lui a offertes Forgett, il y a huit jours, lui ont fait bien moins battre le cœur que le petit collier de verroterie attaché à son cou par son premier amant. Bref, elle est ainsi. Aussi la gêne relative imposée par le conseil judiciaire d'André la faisait-elle peu souffrir. Très amoureuse, elle prenait la chose en riant, et, comme elle a des dents divines, ce rire était un charme de plus aux yeux éblouis de Farnier. Tout en refusant à sa maîtresse les mille et une fantaisies qui lui passaient en une heure par la tête et dont elle était la première à rire cinq minutes après, André Farnier s'endettait fort. Malgré les avis insérés dans les journaux, les fournisseurs résistent mal à un nom aussi connu que le sien. Les usuriers aussi étaient quelque peu visités par le jeune homme et de tout ceci Mme Farnier mère s'inquiétait. Mme Farnier est une figure, la droiture même, une femme admirable de dévouement et d'indulgence, et à laquelle les infidélités du père et les frasques du fils ont depuis longtemps appris la résignation. Il y a déjà quinze ans que Mme Farnier n'existe plus dans la vie sentimentale de l'agent de change, mais Farnier respecte toujours en elle l'épouse irréprochable et la parfaite associée de la maison. Mme Farnier a pour son fils une adoration aveugle, pis, une préférence injustifiée dont ne s'alarment pas heureusement ses deux filles, conquises à son indulgence pour leur frère; et cette mère passionnée déplorait amèrement la liaison de son fils. Elle la sentait grosse de menaces, pleine d'embûches et de surprises: et, pourtant désarmée par la joliesse de la danseuse, flattée peut-être du goût de l'Italienne pour son André, n'osait-elle émettre que de rares remontrances, terrorisée surtout à la pensée des éventualités qu'une pareille aventure pouvait faire surgir entre le père et le fils.

«Tel était l'état d'âme de Mme Farnier. Aussi jugez de sa stupeur, la matinée de mai où, vers onze heures, comme elle était occupée avec le maître d'hôtel à vérifier les comptes de la semaine, un valet de pied venait l'avertir qu'une dame demandait à la voir et que, malgré l'heure indue, elle insistait pour être reçue; la chose était, paraît-il, urgente. Immédiatement la mère avait le pressentiment qu'il s'agissait de son fils; elle commandait au mouvement nerveux qui lui crispait la face et s'enquérait du nom de la dame. Le valet de pied lui remettait une carte sous enveloppe cachetée. La danseuse avait eu la discrétion de dérober son nom au personnel de la maison. Mme Farnier déchirait l'enveloppe et y trouvait la carte de la Disdéri. Tout son sang lui affluait au cœur.

«—C'est bien. Recevez, disait-elle, j'y vais.