Et puis l'exaltation avait fait place à de la prostration, et la malade s'était couchée. Lady Horneby, elle, veillait encore. Dans la solitude éclairée de la chambre voisine, elle s'attardait seule, debout dans la maison endormie, à remuer de douloureux souvenirs. Elle avait atteint des lettres et des papiers de son fils, des lettres enthousiastes sur les pays parcourus par le voyageur. Edwards avait aussi laissé un journal, un journal de ses impressions écrites au jour le jour et dans lequel s'affirmait une sensibilité artiste, et c'est ce journal que lady Horneby relisait.
Mon premier soir à Venise en septembre 1898, l'imprévu, le saisissement et l'émotion de mon arrivée sur le Grand Canal. Après la sensation de solitude et de froid d'une lieue de lagune traversée sur la digue, immenses étendues d'eau triste, d'une pâleur livide, dans la mélancolie du soir; tout à coup, de la lumière et des cris, des cris d'employés et de facchini… le tumulte des bagages réclamés par les voyageurs de tous pays. Venise, jadis auberge de rois, aujourd'hui auberge du monde. Puis, à peine sorti de la Ferrovia, toute une flotte de gondoles assiégeant les degrés de l'escalier: «Gondola, gondola! signore, gondola!» Les gondoles d'hôtels avec leurs portiers à casquettes galonnées, les gondoles de louage et les gondoles privées, reconnaissables à leurs cuivres brillants. Et, dans des lueurs et des clapotements d'eau, le choc et le mouvement de ces longs cercueils en bois noir, qui sont les fiacres de Venise et vont emporter à travers canaux et rii cette foule dégorgée par le train.
Un glissement lent en apparence, tant sa marche est fluide et douce, en réalité rapide, car à peine entrés dans un couloir obscur et même un peu sinistre, entre deux rangées de maisons noires qui sont une rue de Venise, nous voici dans le Grand Canal. Une immense allée d'eau s'enfonce devant nous, bordée de palais, de vieux palais à peine entrevus dans la nuit. Ils dorment, on dirait, irréels dans le recul du passé, et leur haute silhouette immobile et vétuste fait songer à une veillée de demeures fantômes tout à coup surgies dans l'enchantement de l'eau, du silence et de la nuit. Mon gondolier me les nomme au passage: la Casa d'Oro, il palazzo Borgia, il palazzo Vandramine, le palais Venière, le palais Doria, le palais Lorédan, le palais Morosini et c'est comme un écho des siècles réveillés dans l'ombre. C'est délicieux et un peu funèbre, toutes ces gloires du passé évoquées d'un mot par une bouche que je ne vois pas, la face confuse du gondolier debout en arrière et dont la maigreur longue et souple s'exagère encore dans cette solitude d'eau nocturne et d'architectures vieillies. Nous descendons toujours le Grand Canal. C'est comme une entrée dans une ville de songe, à jamais endormie sous le geste néfaste d'un mauvais magicien, et j'ai la sensation de vivre dans une atmosphère de contes. Parfois, une autre gondole nous croise ou nous dépasse, et c'est dans le froissement de l'eau déchirée, comme une soie, la vision, l'évocation plutôt de quelque barque d'autrefois, emportant le cadavre embaumé d'une princesse de légende. E poppe, crient de loin en loin la voix des gondoliers, et c'est une espèce de terreur enivrante dont l'angoisse m'étreint voluptueusement le cœur.
Le Rialto, une grande arche de marbre, enjambe ici le canal, le gondolier me la désigne, et voilà que par une merveilleuse coïncidence, dont le hasard fait toujours bénéficier les poètes, toutes les cloches de Venise se mettent à chanter. L'Angelus tinte aux campaniles des soixante-seize églises; la nuit est devenue musicale, des voix d'allégresse et de prières l'animent. Égrenées de tous ces clochers, ces sonneries proches et lointaines, portées sur l'eau des canaux, s'épanouissent toutes à la fois en une céleste et flamboyante retombée de sonorités calmes. La cité-fantôme est devenue une ville de fées; des fenêtres éclairées flambent joyeusement dans l'eau, l'Accademia, la Salute, la Dogana, les grands hôtels.
Et ce fut ma première entrée à Venise.
3 octobre 96.—La place Saint-Marc à l'heure de la musique!
On ne raconte ni Saint-Marc, ni San-Giorgio, ni le lion d'or de la Piazetta. On n'évoque pas plus le palais des Doges et la colonnade unique aux chapiteaux ombrés des admirables Procuraties. Venise et la place Saint-Marc, c'est le complet épanouissement de la plus fière aristocratie et de l'âme artiste d'un peuple, bercé pendant des siècles dans de la gloire et de la magnificence, et cela parmi le plus imprévu et le plus splendide décor. Venise! C'est une apothéose de marbre, de métal orfévré et de pierres précieuses, écloses et figées au milieu d'eaux mûres et nuancées par les nuées soyeuses du plus prestigieux ciel, le ciel de Venise, que Tiepolo a peint dans ses plafonds hantés de nudités volantes, et qui est demeuré tendu de Saint-Alvize à San-Giorgio Maggiore au-dessus des campaniles et des dômes de la ville, comme un dais béni de gloire et de ferveur. Ah! Saint-Marc, la place dallée de marbre, encadrée de palais et peuplée de statues, qu'est la Piazza, devant les cinq portails et les cinq dômes de marbre et de moire et la double ascension d'anges, des mosaïques de ces cintres.
Et la foule de la place Saint-Marc, la foule des promeneurs et des flaneurs, attablés aux cafés, devant les lentes allées et venues des dentellières et des verriers de la ville déambulant par couples avec les officiers de la flotte, les marins de l'Arsenal, et tous les Allemands et tous les Anglais des Cooks et les derniers descendants des Doges. Toute l'Europe qui voyage est là, Autrichiens vêtus de vert et coiffés du petit feutre fleuri d'edelweiss; Anglais à casquettes à carreaux, cravatés de rouge dans des homespuns jaunâtres; Russes aux doigts chargés de bagues; Français paonnants et bavards et tous les esthètes du monde curieux de la purulence sublime, que certains veulent voir en Venise, et en mal de se mouvoir en beauté dans la cité du Carpaccio.