Les hommes recommandaient du soda; il était près de trois heures et demie du matin; le Carlston regorgeait de nouveaux arrivants. Sous les colonnes ioniques d'un portique romain, les Lautars entamaient pour la cinquième fois le motif preste et sautillant de la Brésilienne. Les quatre hommes attablés dans un angle de la salle continuaient à s'acharner sur les saphirs de Milla, acharnement buté dont cinq bouteilles d'extra-dry étaient la vague excuse.
—Et puis, vol ou bluff, concluait brusquement Maxence, j'en ai assez, moi, de cette histoire du collier… oui, j'en ai assez d'autant plus que j'y ai été indirectement mêlé.
—Toi, Maxence?
—Parfaitement.—Et l'habit noir avait un rengorgement de fatuité.—Ce vol, dont Milla a été victime, le lui avais-je assez prédit! Ah! elle n'a pas été prise sans vert. Pour prévenue, elle a été prévenue. Milla a toujours eu un entourage déplorable et une insouciance… coupable. On eût dit qu'elle se plaisait à attirer le danger.
«Tenez, pas plus tard qu'il y a quatre ans, je rencontrais Milla ici. Elle y était venue en compagnie de Lintano, le mime napolitain, donner je ne sais quel spectacle au Palais des Beaux-Arts. La joliesse et la notoriété européenne de la courtisane étaient, de Cannes à Menton, d'un autre appoint que le talent de Lintano. J'ignore le nom de l'impresario qui avait eu l'idée de cette tournée. C'était un barnum quelconque dont le flair avait tablé sur la curiosité des foules alors surexcitées sur la vogue et les écrins de Milla. La pantomime que donnait Lintano n'avait que cinq personnages, la petite troupe était donc réduite à sa plus simple expression: une duègne et deux pauvres hères ramassés au hasard des agences théâtrales; mais le jeu de l'Italien, sa mimique passionnée et la beauté de Milla meublaient la salle, ses saphirs et ses diamants l'illuminaient, car le talent n'est venu à Milla que beaucoup plus tard. Sa gaucherie et sa maladresse faisaient alors la joie de toutes ses amies, petites et grandes, et le passe-temps de tous les clubmen en déplacement sur la Riviera. La jolie fille apportait au théâtre une candeur étonnée et des effarements d'oiselle d'une saveur incomparable pour qui connaissait la rouerie manégée déployée par elle à la ville. Cette vivante antithèse eût vraiment dilaté les malveillances les plus endurcies.
«Milla remplissait dans la pantomime de Lintano le rôle d'une bohémienne loqueteuse et misérable, dont elle n'avait d'ailleurs ni le physique, ni la violence pimentée et sombre. Landolf lui avait chiffonné d'assez curieux haillons. Sur ces loques de théâtre Milla arborait triomphalement ses cinq cent mille francs de saphirs et près du double d'émeraudes et de diamants, chimériques et stupides parures, étant donné le personnage qu'elle incarnait; mais si modernes et tellement dans la note du milieu.
«Malgré ses yeux d'océan après la pluie et la transparence nacrée du plus fin et du plus étroit visage de pairesse qu'ait jamais peint Reynolds, c'étaient, bien plus que sa personne, les joyaux de Milla que le public venait voir. J'étais bien forcé de me rendre à l'évidence, puisque je ne trouvais aucune place au Palais des Beaux-Arts quand je m'y présentais à trois heures, et le rideau se levait une demi heure après. Il ne restait plus une place: Milla faisait salle comble.
«Je la croisais, deux heures plus tard, dans les jardins, j'avais pris le parti de l'y attendre. Milla y faisait une promenade sensationnelle. Moulée dans une ample redingote de drap mauve brodée de motifs d'argent, elle jouait négligemment avec une lourde étole de chinchilla. De larges brides de velours pensée amincissaient encore l'ovale de son visage; une brume de gaze violette l'auréolait, elle s'avançait à petits pas, appuyant sa main gantée de blanc sur le pommeau de Saxe d'une haute canne d'ivoire. C'était la procession, on eut dit, d'un grand iris mauve animé se promenant avec son tuteur. Le cap Martin et les montages d'Italie, se dégradant au loin en teintes irisées, encadraient la courtisane à souhait; la minute était brève, mais inoubliable. Jamais Milla n'avait eu l'air plus fleur rare que ce soir-là. Un groupe de fidèles l'escortait; l'escorte, à vrai dire, n'était pas royale. Il y avait là Nathan d'Ymer, jeune compositeur de talent encore à venir, récemment enrichi par la mort d'une vieille actrice mélomane; il y avait là Nitich, leur modiste à toutes; le gros Lestoufer, le joaillier usurier de la station, Lestoufer, la Providence à cent pour cent des joueurs décavés et des demoiselles laissées pour compte; Lintano, le mime au visage glabre et poli par le blanc de céruse. L'impresario de la tournée complétait le cortège. Deux grandes dames de la colonie étrangère, soupçonnées de quelques escales à Lesbos, marchaient dans le sillage de l'infante. Un murmure flatteur et parfois hostile saluait cette marche d'une étoile.
«J'abordais Milla.
«—Vous n'étiez pas dans la salle? me disait la douce enfant.