—Vous plaisantez, il faudrait vous présenter et Harvey ne se laisse pas présenter les gens comme cela.

—Vous êtes poli…

—Oh! vous pas plus qu'un autre. Dame! ici, il se méfie des tapeurs.

—Et puis tu grilles de la raconter, toi, l'histoire! éclatait Baudran devenu familier.

—Mais certainement, il grille. Allons, exécutez-vous, Maxence.

—Eh bien! voilà:

«Il y a quelque dix ou douze ans de cela, Harvey se trouvait à l'Exposition de Chicago. Américains du Sud et Américains du Nord se précipitaient alors en masse à ces foires mondiales. Le Nouveau-Monde exultait d'orgueil à la pensée de contrebalancer, à coup de millions et d'innovations hardies, la réputation de la vieille Europe. Des pays entiers se déplaçaient pour aller applaudir sur les lieux mêmes le grandissant progrès de la libre Amérique, et Édouard Harvey était trop Yankee pour manquer une telle manifestation.

«Il était donc là, corroborant de son faste et de ses dépenses la légende en train de s'établir de la prodigieuse activité de l'industrie américaine. Je ne sais même pas trop si Harvey n'exposait pas à Chicago quelque chose, car, outre sa banque, il dirigeait et commanditait je ne sais quelles usines et entreprises minières dans le Massachusetts et le Connecticut. Cet homme était trop de son pays pour n'avoir pas en lui l'intuition des trusts.

«Harvey était donc à Chicago. Il y occupait dans un des nouveaux hôtels de la ville tout un appartement au premier: la bagatelle de trente à cinquante dollars par jour, et il y était avec Mme Harvey. Mme Harvey, alors dans tout l'éclat d'une de ces beautés blondes que l'on ne rencontre que là-bas. Harvey a toujours eu le goût des très jolies femmes… La passion des sports, la folie des fleurs rares et la gourmandise des chairs lumineuses lui ont fait une universelle réputation de gentleman. A New York, à Paris, à Berlin, comme à Londres, les orchidées et les maîtresses d'Édouard Harvey sont un propos courant, mais les alcôves haut cotées, où le banquier, depuis quinze ans, sème sans compter l'or et les bijoux, lui ont-elles jamais fourni un spécimen de beauté pareil à celui de sa femme? Grande et musclée, la taille mince avec des seins et des hanches d'un galbe incomparable, Mme Harvey était à la fois une créature de rêve et de réalité. Elle avait tout pour elle: le bleu profond des yeux, des yeux de violette aux longs cils soyeux et lustrés, la transparence du teint et la rutilence d'une chevelure aux reflets de métal. Elle avait à la fois la fragilité d'une fleur et la robuste souplesse d'un bel animal; tout en elle commandait le désir, le rose brillant de ses ongles, la rougeur charnue de sa bouche, la soie duveteuse de sa nuque. Whistler, s'il l'eût peinte, eût intitulé son œuvre Symphonie en blanc, rose et or. Les races jeunes peuvent seules produire des êtres aussi rayonnants; et, quoique très sûr de la loyauté, mieux, de la fierté de sa femme, Harvey n'en était pas moins très jaloux, mais il se gardait bien de n'en laisser rien paraître. Il aurait trop craint de froisser la jeune femme.

«Mme Harvey n'en révolutionnait pas moins tout Chicago. Sa fortune, sa situation unique, sa radieuse jeunesse, son luxe, son train de maison et l'audace ruineuse de ses toilettes en faisaient la professionnelle beauté de la saison. La curiosité soulevée autour d'elle flattait et énervait à la fois son mari. Harvey n'en suivait pas moins passionnément tous les soirs les parties du Club, tandis que la jeune femme bostonnait et flirtait dans les salons de l'hôtel. Il y avait bal et comédie tous les soirs, c'est là la vie américaine. Le millionnaire s'attardait au baccarat jusqu'à minuit, une heure, et retrouvait en rentrant sa femme dans leur appartement. Mme Harvey y remontait vers les onze heures, onze heures et demie. Ils occupaient, chacun, une vaste chambre communiquant par un grand salon. Parfois, le banquier rentrait plus tôt. Il traversait alors les salons de l'hôtel et y faisait un ou deux tours de valse avec sa femme, car il fut toujours un merveilleux danseur.