La sortie de sa mère soulageait Ellen comme d'un poids. Depuis trois heures, elle luttait pour dissimuler l'inquiétude et l'angoisse où l'avait jetée la venue de Gladys. Jusqu'à cinq heures, elle n'avait pas respiré, comptant les minutes et les secondes à s'écouler avant le moment fixé pour leur départ; les automobiles devaient maintenant rouler sur la route de Toulon et lady Horneby descendait la route d'Hyères… la gare et l'arrivée du train et la descente de wagon d'Harry Astlher…
Ellen abandonnait ses deux mains au docteur Didier assis auprès d'elle; la Méditerranée déjà baignée d'ombre apparaissait, toute froide, dans un ciel vert; à Hyères, le soleil se couche derrière la presqu'île et n'allume jamais d'incendie sur la mer. L'heure était morne et terne, le médecin se levait pour fermer les fenêtres, puis, se rasseyant près de la malade, il reprenait ses mains dans les siennes. Il en avait tenu jadis d'aussi frêles et d'aussi brûlantes et connaissait de longue date leur vilaine moiteur; ces longues étreintes n'avaient pas retenu l'être cher dont le souvenir vivait toujours douloureux dans son cœur. Ah! oui, qu'il la connaissait bien, cette heure mélancolique et dangereuse entre toutes de la tombée du jour dans le Midi, l'heure des mauvaises pensées, des longs regrets et de la fièvre… La fièvre, il la sentait monter dans les doigts fluides qu'il tenait. Ellen avait fermé ses paupières, mais de grosses larmes coulaient sur ses joues, un grand silence flottait dans la chambre crépusculaire, et les larmes d'Ellen ne coulaient pas seulement sur son visage pâle, elles coulaient aussi dans l'âme du vieil homme, et une grande tristesse planait sur ces deux êtres, une grande tristesse et une grande douceur.
VI
HARRY ASTLHER
Harry Astlher achevait de déjeuner seul dans la petite salle à manger de la villa Soleil, les fenêtres béaient toutes grandes ouvertes sur un ciel d'un bleu limpide, si intense que la Méditerranée en paraissait argentée, comme embuée d'une légère vapeur. Tout éclatait de gaieté dans la salle à manger de Mmes Horneby, la nappe rose de la table, l'argenterie et les œillets rouges du couvert et jusqu'au rose du jambon, auquel l'officier venait de faire largement fête. Il achevait de beurrer des tartines, qu'il arrosait de thé impérial et de temps à autre d'un petit verre de Porto. Harry Astlher était grand, robuste, admirablement découplé, le buste un peu court peut-être, les jambes un peu trop longues, mais la poitrine si adroitement bombée, sanglée et corsetée dans la veste écarlate de l'armée coloniale, que ses épaules en paraissaient plus larges et sa taille plus mince. Il offrait le type parfait de l'officier anglais qu'on voit dans tous les magazines et les illustrés, les traits réguliers, mais un teint de homard cuit. Une longue, longue moustache couleur de seigle mûr, et des yeux d'eau salée, des yeux de vague et non de source, d'autant plus bleus dans tout ce hâle, complétaient au physique le cousin de miss Horneby. Au demeurant, cet homme rouge n'était pas sans charme, malgré son nez busqué et sa face prognathe. Harry Astlher avait de la race, il respirait la force, l'entrain et la santé. Une raie impeccable séparait jusque dans la nuque les cheveux jaunes et luisants du lieutenant; un scarabée d'Égypte et deux saphirs de Ceylan bossuaient les doigts de sa main gauche; un rubis sang de pigeon, serti dans du platine, brillait à sa main droite, sa bague de fiançaille, mais Harry la portait au pouce par originalité.
Son appétit, sa belle humeur et le soleil illuminaient la pièce. Harry Astlher se coupait une cinquième tranche de jambon et se versait sa huitième tasse de thé, une porte s'ouvrait et laissait entrer lady Horneby. Le jeune homme se levait, passait sa serviette sur sa moustache et, respectueusement incliné, baisait la main de sa tante. «Eh! bien, comment ça va-t-il ce matin.—Mais pas mal.—Ellen a bien dormi?—Hum, comme à son ordinaire, Ellen n'a plus beaucoup de sommeil.—Ça reviendra. Elle n'est pas plus mal au moins… Elle est levée.—Oh! non, nous ne nous levons plus avant onze heures, le matin elle repose, elle répare.—Ah! elle sera plus fraîche pour le déjeuner.» L'officier avait repris sa place et s'était remis à manger.
Il ne voyait pas l'air contraint de lady Horneby; l'Anglaise s'était assise en face, un coude sur la table, le menton dans une main. La manche de son peignoir en glissant découvrait un bras blanc encore admirable; lady Horneby avait été une des plus belles femmes de son temps et, involontairement, l'œil de l'officier considérait le nu et le galbe de ce bras; lady Horneby changeait d'attitude et rabattait sa manche. «Vous l'avez trouvée changée, hein?—Oui, mais pas tant que je le craignais.—Elle est bien maigre, n'est-ce pas?—Dame, elle n'est pas grasse.»
Et prenant son courage à deux mains,
«L'auriez-vous reconnue, si vous n'aviez été prévenu, Harry?—Dame, dans la rue, si je n'avais pas su que c'était elle, je ne dis pas. Mais elle a toujours de bien jolis yeux, vous savez, ma tante.—Oui, leurs yeux sont toujours admirables.» (L'Anglaise avait parlé pour elle-même). Il y eut un silence, l'officier éprouvait un vague malaise. «Mais j'ai bien joué mon rôle, hein! reprenait-il brusquement, je n'ai pas bronché quand je l'ai revue, j'ai bien crié: «bonjour Ellen, c'est toi, hurrah. C'est moi. Comme tu es grandie!» et nous nous sommes embrassés comme deux Valentins. L'ai-je assez bien soulevée de terre dans mes bras, ah! elle ne pèse pas lourd, la cousine. Au fond, j'avais une peur affreuse qu'elle ne s'aperçût de mon trouble, car, à vrai dire, je l'avais trouvée fondue…» Le lieutenant cherchait ses mots. «Mais elle n'y a vu que du feu, n'est-ce pas? elle était d'une gaieté hier soir! Mais vous avez l'air tout triste ma tante, vous devriez être contente.—Mais je le suis». Le sourire de l'Anglaise navrait. «Ellen, comment m'a-t-elle trouvé! ah! c'est que je suis changé, moi aussi, avec le soleil de là-bas! j'ai l'air d'une saucisse fumée.—Ellen! Ellen vous aime et encore davantage… hélas!—Comment, hélas!—Mais oui, hélas, car ma pauvre enfant vous aime et vous ne l'aimez plus.—Comment, je ne l'aime plus.—Mais oui, vous l'aimez comme votre cousine, mais plus comme votre fiancée, et comme je vous comprends, Harry.» L'officier faisait un mouvement, lady Horneby l'arrêtait d'un geste. «Je vous comprends et je vous absous. Ma fille, ce qui reste de ma fille est si peu femme. Comment votre belle santé pourrait-elle aimer cette anémie! la vie a l'horreur de la mort.—Ma tante!—Écoutez-moi, Harry, vous êtes un brave et loyal garçon, et c'est pour cela que je vous aime. Vous ne savez même pas mentir, vous étranglez et vous étouffez dans le mensonge que je vous ai imposé. Votre franchise fait éclater le masque, et cela serait comique, en effet, si cela ne menaçait de tourner au drame, car vous m'entendez, Harry, et l'Anglaise scandait ses mots, Ellen ne survivrait pas à la perte de votre amour.—Mais, ma tante je croyais avoir tout fait.—Vous croyez! Eh bien! non, mon pauvre ami, vous avez très mal tenu votre rôle, vous vous êtes empêtré dans cette comédie comme un enfant dans un costume de théâtre. Oh! vous y avez apporté tous vos soins et tous vos efforts. Comme je vous sais un grand cœur, je vous ai demandé de jouer cette comédie. Votre bonté, votre générosité s'y sont prêtées aussitôt; vous êtes entré dans ma combinaison, je n'attendais pas moins de vous, mais votre nature vous a trahi; mais aussi demander à un officier retour des Indes de jouer des charades de petite fille et quelle charade, celle de l'Amour devant la Mort.—Ma tante.—Je sais ce que je dis. Pourvu qu'Ellen ne s'y soit laissé tromper, elle a été si agitée toute cette nuit. Ah! c'est que la souffrance nous affine, nous, mon pauvre ami, et vous ne soupçonnez pas les subtilités de cette petite âme dolente et attentive, son cœur a des oreilles et des perspicacités.—Mais c'est que je ne sais comment faire, ma tante…—Nous y aviserons. Heureusement, hier soir, la présence du docteur a tout sauvé et la joie aveuglait Ellen; mais tantôt, à table, nous serons seuls tous les trois, seuls au dîner encore. Tenez, par exemple, hier, à votre arrivée, vous ne l'avez pas trouvée changée, c'était une faute. Ellen sait parfaitement qu'elle a maigri et pâli, vous l'avez trouvée trop bien portante.—Mais, ma tante, vous m'aviez dit…—Oui, je vous avais dit, mais vous avez forcé la note, et moi qui connais Ellen, j'ai vu de la méfiance dans ses yeux; enfin ce qui est fait est fait, mais ce qu'il faut éviter à tout prix, Harry, c'est ce regard de bon chien attendri que vous posez sur elle, quand vous croyez qu'elle ne vous voit pas. Ellen a des yeux partout.—Moi, ma tante, je la regarde…—Je vous considérais pendant le dîner hier. Oh! c'étaient des yeux très bons et très doux, les yeux qu'on a pour un petit oiseau tombé du nid ou un petit chat malade, ces chats qu'on rencontre au bord des chemins, grelottants et saigneux, ceux que des gamins ont à moitié noyés et poursuivis avec des cailloux. Il y a une grande pitié dans ces regards-là, mais il n'y a pas d'amour. Ellen mourrait d'un de ces regards, si elle le surprenait.—Mais, ma tante…—Ce sera très difficile, je le sais, mais enfin ce n'est que pour trente-six heures, puisque vous partez demain. Je vous adjure, Harry, de prolonger l'illusion d'Ellen, de la sauver du désespoir. Après, vous serez libre.—Mais ma tante, j'entends tenir ma parole.—Quelle parole?—Mais je suis le fiancé d'Ellen et j'entends l'épouser.—Soyez donc sérieux, Harry. Si Ellen a des illusions, moi, je n'en ai plus. D'ici un an, avant peut-être, ma fille sera morte.—Ma tante, pouvez-vous dire!—J'ai vu mourir les autres, et puis ma fille guérirait-elle, Harry! c'est moi qui m'opposerais à ce mariage. J'en ai assez de ce mal héréditaire que lord Horneby a transmis à tous les siens, les siens qui étaient miens et m'ont laissée seule maintenant.»
«Par ici, Harry. Avez-vous jamais vu des agaves de cette grosseur!—Tu dis des enfantillages, Ellen; ton cousin en a vu d'autres dans les Indes.—Mais ces agaves sont très beaux, ma tante, disait l'officier colonial.» Ellen Horneby faisait à son fiancé les honneurs des ruines du château, elle avait tenu à le guider elle-même dans cette enceinte de décombres et de broussailles, qui était devenu son domaine.