—Notre maîtresse à tous.
Et l'Espérance, dans sa robe verte où des fleurs se fanent, maigrit et pâlit chaque jour; elle se lasse d'attendre celui qui ne vient plus et de chanter des chants que personne n'écoute. Une mortelle tristesse envahit ses yeux bleus, son front de jour en jour fléchit, fléchit plus lourd sous le ruisseau de ses cheveux d'heure en heure plus pâles.
Ses mains exsangues n'ont même plus la force de rattacher son voile, son voile transparent couleur de ciel et d'eau, derrière les plis duquel l'Espérance apparaissait jadis désirable aux hommes, aux hommes qui l'oublient.
Elle les a trompés si longtemps.
La Ferveur, dans sa robe de neige ensanglantée, elle, continue, indifférente à tout, à se meurtrir la poitrine et les tempes; sa souffrance l'exalte et sa chair, éperdue de cruelles délices, palpite et défaille avec des mots d'amour. Que lui importe la galère et ses nochers peureux, prudemment arrêtés devant l'île? Elle creuse sa douleur et s'en nourrit, son supplice l'enivre et, prolongeant son angoisse à plaisir, elle aime sa torture et boit dans le ciboire brazillant de pierreries son propre sang qui la fait vivre.
—L'Aïssaoua du trio, goguenardait le jeune homme.
Quant à l'Illusion, dans sa gaine dorée, elle ne fait plus illusion qu'à elle-même. Il y a des siècles que les hommes la connaissent sans l'avoir jamais vue. Les récits des aïeux ont instruit les petits-fils. Elle s'est appelée Circé et Calypso, et les poètes eux-mêmes, les poètes épris des mensonges et des fables, ne croient plus à ses fables.
Seule dans son île, où nul vaisseau n'abordera plus, elle s'affole devant un miroir, éprise quelle est de sa forme vaine, elle s'éblouit les yeux de l'éclat de ses joyaux et se grise l'oreille de leur froid cliquetis.
Et entre deux rires elle proclame, orgueilleuse «Je suis l'Amour et la Jeunesse.» Et la Ferveur répond, les prunelles agrandies, balbutiante d'extase: «Ma plaie m'enivre, j'aime et je vis», tandis que l'Espérance morne, attristée et lasse, secoue sa tête blonde et dit: «Je n'attends plus.» Et l'innocence des brebis bêlantes et des agneaux errant dans l'île anime seule les prés, les bosquets et les vergers en fleurs où l'homme de ces temps ne vient plus.
Dans un jardin d'été trois dames sont assises, trois dames de jeunesse et de beauté, toutes les trois vêtues d'étoffes fleuries.