Et mon nom est jamais plus.
«Mais pourquoi avoir choisi ces vers, Ellen! ils sont très tristes.—Ils étaient de la nuance de mon âme quand j'écrivais ces contes, j'étais malade et je croyais ne jamais vous revoir.—Quelle enfant vous faites!—Mais maintenant tout cela est fini», et s'appuyant câline au bras du jeune homme: «Regardez-moi bien, Harry. Je suis celle qui aurait pu être, et mon nom est jamais plus.—Comme vous êtes étrange, Ellen!»
«Allons, Marius, vous prenez la valise, nous partons.» Lady Horneby achevait de se ganter sur le pas de la porte, Harry Astlher dans le vestibule s'attardait aux dernières recommandations d'Ellen. «A Londres en juin, oui, c'est convenu, Harry. N'envoyez pas de télégramme de Paris, mais seulement de Calais, vous ne vous arrêtez pas à Paris, d'ailleurs.—Non, je ne fais que le traverser, je prends à Calais, le bateau de minuit.—Bon voyage donc, beau cousin, et se haussant sur la pointe des pieds jusqu'à son oreille: Je suis celle qui aurait pu être, et mon nom est jamais plus.—De quel air bizarre vous dites ces choses! pourquoi compliquer nos adieux de tout ce mystère?—Parce que ce sont des adieux, scandait la jeune fille.—Vous voulez dire un au revoir!—Oui, un au revoir, et se précipitant vers lady Horneby: embrasse-moi, maman.—Mais certainement, ma chérie.—Mais mieux que cela, bien fort, bien fort.—Mais tant que tu voudras. Comme tu es pâle!—Un peu d'émotion. Au revoir, Harry. A tout à l'heure, maman.» Lady Horneby et le lieutenant descendaient déjà le chemin, la jeune fille hésitait une minute, puis courait après sa mère: «Embrasse-moi encore une fois, maman.—Mais qu'est-ce que ce subit accès de tendresse! Tu as quelque chose, Ellen!—Moi, rien, et elle ajoutait tout bas: je ne puis pas embrasser Harry devant Mme Ayrargues et Marius; un dernier baiser, à tout à l'heure, adieu», et elle remontait en courant vers la villa. Lady Horneby et Harry Astlher tournaient l'angle du mur, elle se penchait en dehors de la porte, essayant d'envelopper sa mère et son fiancé d'un dernier regard. Ellen Horneby avait les yeux pleins de larmes, elle étouffait un profond soupir et rentrait dans la maison.
Lady Horneby revenait de la gare, elle avait mis le lieutenant en wagon, avait vu le train partir et pressait le pas en escaladant les pierrailles du chemin. La montée était rude, le soleil tapait ferme, et l'Anglaise défaillait un peu sous son large chapeau de paille, elle en avait dénoué les brides, elle avait hâte de retrouver sa fille.
«Où est mademoiselle?» faisait-elle en pénétrant dans la fraîcheur du corridor obscur, dans sa chambre?—Mademoiselle est sortie, répondait Brigitte.—Comment sortie!—Oui, mademoiselle est dans les ruines, à côté. Après le départ de madame, mademoiselle est montée chez elle, a écrit deux ou trois lettres, je crois, et puis elle a traversé la route et est entrée dans l'enclos.—Et vous ne l'avez pas accompagnée?—Mademoiselle m'a dit de la rejoindre dans une heure, elle a emporté un oreiller, son ombrelle et un livre.—C'est bien, je vais la rejoindre. Enlevez-moi ce cache-poussière, j'étouffe», et lady Horneby, sans même passer chez elle, traversait la route incendiée de la lumière et gagnait l'enclos.
La porte en était demeurée entr'ouverte, lady Horneby avait la sensation d'entrer dans une fournaise; les broussailles et les décombres pétillaient. La silhouette des tours ruinées en était devenue comme vaporeuse. «C'est de la folie, pensait l'Anglaise, c'est l'insolation sûre», et elle gagnait le premier coin d'ombre avec la certitude d'y trouver Ellen.
Personne! lady Horneby poursuivait son exploration, elle parcourait successivement tous les endroits où la jeune fille aimait s'étendre et rêver, elle ne la trouvait nulle part. Une petite fièvre gagnait lady Horneby, sa démarche devenait saccadée et ses gestes hagards. Jamais l'enceinte du château ne lui avait semblé si vaste, une angoisse l'étreignait. Elle avait peur de crier, et puis, n'y tenant plus, elle se mettait à appeler Ellen, Ellen de toutes ses forces. Elle n'éveillait que l'écho des ruines, rien ne bougeait dans la solitude des agaves et des lentisques, et tout à coup lady Horneby s'arrêtait. Son cauchemar de la nuit la hantait jusqu'à la souffrance, elle revivait son rêve. C'étaient les appels désespérés de sa poursuite vaine après la disparition d'Ellen, et l'Anglaise n'osait plus crier, sa voix lui faisait peur. «Bah! je deviens folle, Ellen sera rentrée à la maison par un autre sentier», et avide de donner un démenti à ses pressentiments, lady Horneby regagnait la villa.
Elle dévalait à travers les décombres en trébuchant, les jambes coupées d'émotion comme dans son cauchemar.