I
L'ARRÊT
«Oui, c'est très grave, je ne puis vous le cacher, madame, l'état de votre fille est des plus alarmants. Je ne sais qui a conseillé cet été à miss Horneby le séjour des lacs italiens d'abord et de Venise ensuite, mais je veux ignorer le nom de ce confrère, pour ne pas avoir à porter de jugement sur lui. Rien ne pouvait être plus mauvais pour la malade que la constante humidité des lacs et la putridité moisie de l'Adriatique; c'est la montagne qu'il fallait, les grandes altitudes, quinze cents, deux mille mètres et plus si possible, Saint-Moritz était indiqué pour tout l'été.—Nous y sommes restées dix jours, hasardait l'étrangère en consultation.—Et de là, vous êtes descendues à Bellagio.—Mais nous étions sur la hauteur, à la villa Serbelloni.—A cent cinquante mètres, entre deux lacs, Côme d'un côté et Lecco de l'autre, en pleins brouillards avec toutes les senteurs énervantes d'un jardin d'Italie autour de vous. Il n'est pas possible qu'un médecin vous ait conseillé Bellagio.—Le docteur Tréwitz.—Ah! c'était le docteur Tréwitz…—Le docteur Tréwitz nous avait conseillé Saint-Moritz, mais Ellen s'y ennuyait.—Ah! Ellen s'ennuyait, et, quand votre fille s'ennuie, vous faites ce que veut votre fille. C'est pour ne pas contrarier son caprice que vous êtes allées passer octobre dans cette pourriture qu'est Venise, Venise où la malade a certainement pris les germes de la fièvre qui l'abat tous les soirs; car ce n'est pas Tréwitz, je le connais, qui vous a conseillé Venise en octobre.—J'avais entendu dire que le séjour de Venise était très bon pour les nerveux, et comme Ellen était très surexcitée…—Vous vous êtes laissé dire et vous prenez sur vous, madame, de contrecarrer les ordonnances d'un médecin; mais vous êtes très coupable, madame, et vous ne vous doutez pas à quel point, vis-à-vis même de votre enfant. J'aime mieux vous le dire de suite: si c'est là le cas que vous ferez de mes prescriptions, je préfère ne pas entreprendre la guérison de miss Horneby.» Le docteur Hameroy s'était à demi levé; une règle d'ébène entre ses doigts, il en frappait d'un coup sec le bord marqueté de la table: «Vous ignorez donc que cette enfant est phtisique?»
Un cri étouffé de la mère avertissait le praticien qu'il avait été trop loin.—Lady Horneby se levait lentement de son fauteuil, venait s'appuyer des deux mains sur la table et, enveloppant le médecin de toute la détresse de ses grands yeux tristes: «Pardonnez-moi, monsieur, disait-elle, mais j'en ai déjà perdu trois.» Harmeroy tressaillait car la réponse l'atteignait dans ses fibres. Il était père lui-même; il daignait regarder attentivement cette grande femme blonde, jeune encore, qu'il avait à peine remarquée la veille dans son cabinet de consultation, quand elle y était venue avec sa fille, une longue et mince anglaise de dix-neuf ans, phtisique au troisième degré, la pauvre créature, et dont il n'avait pas eu de peine à diagnostiquer l'incurable tuberculose. Des deux femmes très élégantes et toutes bruissantes de soie et de dessous mousseux, légèrement impertinentes même, la plus jeune surtout, de ce bel aplomb que donnent les grosses fortunes, Harmeroy avait d'abord fait les deux sœurs.
Harmeroy était sorti du peuple. De son origine, il en avait conservé la brutalité, et c'est par la puissance d'un cerveau de penseur, servi par un diagnostic merveilleux et les plus sérieuses études, qu'il était devenu un des princes de la science moderne et le plus consulté certes de tous les médecins des voies respiratoires. Un labeur obstiné et un infatigable esprit de recherches l'avaient aussi soutenu dans sa carrière. Il n'avait jamais pu se départir, surtout vis-à-vis de sa clientèle riche, d'une certaine rudesse, qu'il devait autant à son origine qu'aux atroces misères qu'il coudoyait tous les jours. A l'hôpital, dont il dirigeait la clinique, il voyait l'homme et la femme du peuple, la jeune fille du peuple surtout, l'humble apprentie, la petite ouvrière, aux prises avec l'horrible mal qu'il soignait dans la journée chez les riches; il savait combien les pauvres sont désarmés, pis, livrés, exposés à la tuberculose dans la déplorable hygiène des logis et des ateliers parisiens. Combien de rapports n'avait-il pas écrits là-dessus, et combien de fois à la Chambre, où il avait siégé pendant trois ans, n'avait-il pas pris la parole pour déplorer et dénoncer à la fois les atroces conditions imposées par l'insouciance coupable d'une société de jouisseurs aux classes laborieuses, les dangers grandissants d'une contagion fatale et, chose horrible enfin et que nul n'ignorait aujourd'hui, l'immoralité de certaines professions meurtrières, l'homme et la femme mathématiquement voués au trépas dans un délai fixé par certains métiers. Il avait obtenu des commissions et c'était tout; les belles indignations qu'il avait provoquées, les fonds dont il avait obtenu le vote, tout cela s'était évanoui dans de vagues paperasseries et dans des cartons ministériels. Il n'en avait recueilli que des éloges de presse et des compliments émus de belles madames à des dîners officiels. L'œuvre que le philanthrope et le savant poursuivaient en lui avait avorté dans d'interminables ajournements, et d'ironiques poignées de mains de ses confrères l'avaient averti trop tard qu'en France la politique ne peut servir que les politiciens. Pris alors d'un profond dégoût, son mandat terminé, il ne s'était pas représenté aux élections et s'était voué tout entier à son hôpital; là, il luttait de toutes ses forces pour arracher ses malades aux bacilles meurtriers de la tuberculose. Toutes ses matinées, il les employait à des expériences, souvent couronnées de succès. Dans la journée, il recevait dans son hôtel de l'avenue du Trocadéro sa riche clientèle, mais pendant trois ans il avait vu de trop près les puissants, les puissants de l'argent et les puissants de la politique. Il en avait conservé comme une rancune contre les hautes classes, et lui, Harmeroy, dont on citait les délicatesses inouïes et des tendresses en vérité touchantes pour de misérables phtisiques de son hôpital, il lui arrivait de brusquer et de malmener souvent la clientèle en équipage de ses lucratifs après-midi. Toutes ces belles poitrinaires, aux agonies calquées sur celle de la Dame aux Camélias et dont l'oisiveté exaspérait encore la névrose, avaient le don de l'irriter. La veille, il avait classé ces dames Horneby dans le clan banal et haut coté des belles neurasthéniques, qui promènent l'hiver, en Riviera, et l'été, de ville d'eaux en ville d'eaux, leurs misères physiques, accablées d'ennuis et de millions. Impérieuse et impertinente, la jeune fille, évidemment gâtée, lui avait déplu. Il avait accueilli ces dames froidement. Néanmoins, sa bonté native l'avait empêché de formuler son arrêt en présence de la malade; d'ailleurs, un regard de la mère l'avait averti. «Revenez demain, avait-il dit, impossible de me prononcer aujourd'hui, je dois contrôler mes observations, et il avait ajouté tout bas: Revenez seule.»
C'était cette mère dont il venait d'entendre avec stupeur le récit des faiblesses, cette mère coupable à force de tendresse, mère obéissant à tous les caprices d'une malade, et cela jusqu'à en aggraver l'état jusqu'au danger.
Outré, il venait de secouer d'importance cette damnable faiblesse, et voilà que d'un mot l'Anglaise venait de le remuer et de l'attendrir. La misérable femme, dont il avait si durement tancé le manque d'énergie, venait de lui donner le mot de sa détresse: cette mère avait déjà perdu trois enfants.
«Pardon, faisait le docteur Harmeroy, j'ignorais complètement, madame, et lui désignant le fauteuil qu'il venait de quitter, pouvez-vous me dire comment vous avez perdu vos autres enfants et depuis quand s'est déclarée l'affection de notre malade? sont-ce des filles que vous avez déjà perdues?—Deux filles et un fils, sanglotait la pauvre femme; le père aussi est mort phtisique» et faisant un mouvement pour se lever: «Mais je vous prends un temps précieux, monsieur, il appartient à vos autres clients.—Non pas, madame, je vous écoute, j'ai besoin de savoir, ceci fait partie de ma consultation.»
Et dans le silence du cabinet de travail assourdi de tapisseries anciennes, lady Horneby commençait la lamentable histoire de sa vie, inutilement sacrifiée à la santé des siens. Cette douloureuse existence d'une veuve et d'une mère survivant à ses affections, combien de fois la misérable femme ne l'avait-elle pas déjà confessée dans des circonstances analogues, dans le recueillement austère des vastes pièces de luxe où reçoivent maintenant les grands médecins. Lady Horneby était restée veuve à vingt-huit ans. Un mariage d'amour l'avait unie à son cousin; une phtisie galopante avait emporté en huit jours lord Edwards: il avait pris froid à l'époque des chasses, chez un cousin, dans un château d'Écosse, mais depuis longtemps il traînait une mauvaise fièvre. Dans son entourage ce brusque dénouement n'avait étonné personne, lord Edwards Horneby mourait exténué de fatigues de tous genres et surmené de sport. La jeune femme demeurait veuve avec quatre enfants, trois filles et un garçon; Ellen était la dernière. L'âme encore pleine du souvenir du mort, lady Horneby s'était vouée passionnément à l'éducation de ses enfants, mais ni son abnégation, ni ses soins assidus n'avaient pu enrayer chez eux le mal héréditaire. Elle avait vu mourir successivement ses deux aînées, Maud et Georgina. Grandes, saines et fortes en apparence, le mal, chez elles, s'était déclaré à quinze ans, leur jeunesse s'était fanée dans sa fleur. Comme lady Horneby était affligée de quelques millions, les médecins avaient fatalement ordonné la Riviera, pour Maud comme pour Georgina. L'infortunée lady Horneby avait connu les douloureuses étapes de Cannes à Menton et des Baléares à Madère. Peines perdues! Maud était morte à dix-huit ans, Georgina à dix-neuf. Maud reposait dans le cimetière de La Valette à Malte, et Georgina dans le cimetière de Cannes, et la poussière de son amour était ainsi éparse à tous les coins du monde.
Son fils Edwards avait résisté plus longtemps. Il était le vivant portrait de son père, et sa sœur Ellen lui ressemblait. Il s'était éteint dans sa vingt-cinquième année. Voyageur infatigable, toujours en yacht ou par monts et par chemins, il s'agitait dans une activité dévorante, qui avait fini par le consumer. Lui était mort à Londres, il y avait déjà trois ans, et c'était tout. Elle restait seule maintenant avec Ellen. Le médecin connaissait mieux qu'elle les symptômes du mal qui lui avait pris ses enfants. A quoi bon lui détailler les agonies, toutes identiques dans les mêmes râles et les mêmes étouffements.
Quatre fois frappée dans les siens, lady Horneby avait espéré que Dieu l'épargnerait dans sa dernière affection, mais voilà qu'elle recommençait avec Ellen son douloureux calvaire. Ellen avait hérité de son frère de cette avidité de jouissances et de cette fièvre de plaisir. Qu'importait que le jeune homme en fût mort, tel une phalène brûlée aux lumières d'un lustre. Ellen était impérieuse et fantasque comme tous les êtres jeunes que guette la mort, elle vivait dans une trépidation continue, savourant, on eût dit, intensément et éperdument les minutes d'une existence comptée. Lady Horneby connaissait depuis longtemps l'énigme de ses exaltations fébriles. La pauvre femme savait trop à quel dénouement se précipitent ces existences enragées de plaisirs. Voilà trois années que, sans volonté contre les caprices de sa fille, elle la suivait et l'escortait de stations en stations dans cette montée au calvaire, qu'était pour elle la Riviera. Nice les avait vues un hiver, Cannes un autre; le dernier hiver, enfin, elle l'avait passé à Menton, mais le voisinage de Monte-Carlo avait été mauvais pour la malade, et, à son retour à Paris, au printemps, Tréwitz avait trouvé la jeune fille si exténuée, avec des tempes creuses et des yeux si brillants, qu'il avait immédiatement ordonné l'Oberland.