—Mais elle l'oublie! concluait Horlofsen, le Suédois de la bande. La princesse a été mariée et a sûrement dans l'Ukraine ou dans le Caucase des gendres, des belles-filles et des petits-enfants.
—A Pétersbourg même, sans aller si loin, souriait la comtesse Azimoff.
—Et elle a planté là tout son monde? interrogeait la jeune fille.
—Naturellement. C'est une joueuse. Hors Monte-Carlo rien n'existe pour elle. Soyez certaine qu'elle n'a même jamais vu ce pays. Ce décor unique de mer et de montagnes, ce bleu du large et ce bleu du ciel, ces palmiers, ces prairies d'œillets, cette profusion d'arbustes et de fleurs rares, la princesse Alexanieff ignore tout cela. Pour elle tout est rouge ou noir. C'est une hallucinée qui ne vit que pour les douzaines, impair et passe, les martingales et les combinaisons…
—Et maintenant que tu as campé ton personnage, interrompait Ramirès, le jeune Espagnol un peu Argentin, voyons, mon cher Otto, vas-y de ton histoire?
Et le Suédois, ayant passé négligemment ses doigts dans l'or soyeux de sa moustache:
—La princesse, vous le savez, descend depuis dix ans aux Roches rouges. Un de ces derniers soirs, une troupe de musicanti y donnait une aubade aux dîneurs. Cavalliera rusticana, E Paillaze, tarentelles, tout le répertoire y passait. La princesse présidait la table, toutes ses turquoises de famille sur l'ossature de ses épaules et une perruche dans le chignon, perruche elle-même, maquillée, spectrale, véritable doyenne des poupées macabres du lieu. La vieille joueuse est mélomane. L'amour de la musique est la seule passion que n'ait pas étouffée son vice: elle adore surtout les partitions italiennes, les cavatines, les barcaroles et tous les dégueulandos de Sicile et de Naples. Pâmée sous l'archet des musicanti, les yeux au plafond, dodelinant de la tête, elle laissait s'en aller sa vieille âme sentimentale vers des Capri de rêve et des Amalfi de lumière au gré des mélodies macaroniques.
«Elle ne revenait à elle qu'au dernier accord d'une chanson napolitaine et, toute lubrifiée de reconnaissance (la princesse avait eu ce jour-là de la veine au jeu), elle laissait tomber un louis dans l'assiette du quêteur. Les musiciens se retiraient; la princesse passait au salon, s'isolait dans un fauteuil et, fermant ses vieilles paupières, s'abandonnait à sa petite sieste quotidienne, son petit somme réparateur. Tout le monde, aux Roches rouges, respecte le sommeil de la princesse: «Ne réveillez pas la Gorgone qui dort», avait risqué, un soir, un mauvais plaisant. Le mot a fait fureur. Et trois fois par semaine le personnel des Roches rouges a à effacer sur la porte du salon l'inscription suivante: «Ici dort la Gorgone.» C'est une des joies innocentes de la Principauté.»
—Mais marchez donc, Otto! Vous n'avancez pas.
—M'y voici. A dix heures, la fièvre du jeu réveillait la princesse; elle demandait l'ascenseur et remontait chez elle. Son sourire à rassujettir, un peu de mouvement à donner dans ses bouclettes,—la Gorgone n'a pas tout à fait renoncé à plaire… aux croupiers,—elle entre dans sa chambre, donne l'électricité et s'arrête, figée de terreur. Un homme est installé là au milieu de la pièce, à côté de son lit. Chemise de soie mauve, pantalonné de blanc, les reins sanglés d'une tayolle de soie cerise, c'est un homme à large face mate, virgulée d'énormes moustaches noires; deux yeux sombres en caverne se veloutent de douceur sous une broussaille de cheveux bruns. Le sourire aux lèvres, l'échine obséquieuse, l'homme se lève et s'incline cérémonieusement: