—Elle le prétend, du moins: «Avoir osé me désirer, moi, a-t-elle déclaré, le soir même, à l'hôtel; avoir pensé que moi, princesse Alexanieff, je consentirais à partager sa passion! Mais voilà. Je ne gagnerai plus rien, plus rien de la saison. Chançarde au jeu, déveinarde en amour, la réciproque s'impose. Ce maudit Italien m'a porté la guigne!»

«Moralité, concluait le Suédois en allumant un troisième cigare: en Italie il ne faut jamais majorer les pourboires.»

Il y eut un silence.

—Peut-être, en effet, pensait tout haut la comtesse Azimoff.

Elle avait posé un coude sur la table et, le menton en avant, la bouche entr'ouverte, elle fumait lentement une cigarette d'Orient; ses yeux verdâtres en suivaient les légères spirales de fumée au plafond. Sa pose était si naturelle, qu'elle mettait à la fois en valeur le galbe de ses seins avancés hardiment sous les yeux des dîneurs et l'éclair étincelant de petites dents de nacre. L'humidité du sourire soulignait le vague et l'humidité du regard. Une rêverie voluptueuse,—peut-être plus qu'une rêverie, un souvenir, qui sait?—noyait toute la face pensive de la comtesse. Toute la splendeur de sa chair blonde en était comme dramatisée, devenue à la fois plus lointaine et plus brutale, et, sous le regard aigu des hommes, la comtesse Nadège sentait que toutes les femmes la détestaient.

—Vous qui passez tous vos étés sur les lacs italiens, comtesse, hasardait le baron Rodestern, que pensez-vous de l'opinion formulée par notre ami? Faut-il majorer, oui ou non, les pourboires au pays de la barcarole?

La comtesse tournait vers le Viennois deux yeux lents:

—En vérité, je ne sais trop. Le pourboire, cela dépend aussi de celui qui le reçoit et de celui qui le donne. Je n'ai jamais majoré les miens… et pourtant!

Et la comtesse Nadège avait un mystérieux silence.

II
NUITS D'ITALIE