«—Bonne nuit!

«Je prends congé de la baronne et passe dans le gîte que l'on me destine. C'est le portier qui m'en fait les honneurs. L'hôtelière a regagné son lit. Ma chambre est un peu moins grande que l'autre, mais c'est le même modèle: même mobilier sommaire et même impression d'abandon. Ma chambre cependant a deux fenêtres, mais ces fenêtres sont grillées, et l'absence de persiennes m'imposera toute la nuit le décor lugubre du lac démonté sous ce ciel lunaire.

«Le portier a déposé mon sac et mon enveloppe sur une chaise; il m'explique maintenant le jeu des verrous et des barres pesantes qui me garderont cette nuit. Il s'exprime dans un mauvais italien que je comprends mal. Je saisis enfin ou crois saisir le mécanisme de la clôture, et je lui mets trois lire (trois francs) dans la main. Pourquoi, à cette minute, regardai-je cet homme? Jusqu'alors je ne l'avais même pas vu, ce que l'on appelle vu.

«C'était un garçon de vingt-quatre à vingt-cinq ans, trapu, très brun de peau, et dont les extraordinaires yeux noirs forcèrent peut-être mon regard. Plutôt laid avec son nez court, son menton osseux et ses pommettes saillantes, il avait sous sa casquette galonnée une face camuse de tête de mort, plus tchèque qu'italien de type, en vérité. Mais l'intense avidité de ses prunelles, l'éclat des dents petites et dures dans une bouche épaisse et large, l'ambre chaud de son teint et surtout la musculature de cet homme pimentaient étrangement sa laideur.

«—Italien? lui demandai-je.

«—Non, répondait-il, Autrichien de Trente. Je suis du lac.

«Et il souriait de toutes ses dents.

«L'homme ne s'en allait pas. Je regardai ses mains; il les avait noueuses et velues, des mains d'assassin. Ses yeux luisants ne me quittaient plus.

«—Ah! faisais-je.

«Puis je lui redonnai deux autres francs, pressée de le voir partir.