—Oui, elle a eu cette fantaisie, déclarait Harisson, et je l'en approuve, de fuir la pestilence de ces eaux fiévreuses et de l'étouffement de ces petites rues étroites encombrées de Forestieri, pour la mélancolie souriante et les grands horizons de cette admirable rivière que l'on ne connaît pas. La Brenta! Je parie que vous n'y avez jamais été. Elle longe, du côté du nord, toute l'enceinte fortifiée de Padoue… Padoue, dont elle baignait autrefois le quartier des palais, et vient en serpentant, à travers dix lieues de plaines verdoyantes, se jeter dans la grande lagune à quelques kilomètres d'ici, derrière cette Zudecca. Ah! les rives de la Brenta et leurs longues files de peupliers, le reflet tremblant de leurs hautes quenouilles dans une eau lente et bleue. Nulle part, dans la Vénétie, les ciels n'ont plus de transparence et plus de douceur. Le dix-huitième siècle, qui fut le siècle des nuances, ne s'y est pas trompé. Sous Casanova, toute la noblesse de la République émigra sur ses rives heureuses; la Brenta se peupla de villas. Les marquis en habits changeants et les belles dames masquées de Longhi en avaient assez des nuits de pharaon dans la fièvre et le bruit des maisons de jeu, assez des musiques et des illuminations des fêtes costumées sur le Grand Canal. Venise aspirait aux joies de la nature et au calme des champs; un besoin d'idylles et d'églogues faisait abandonner aux belles dames, éprises de philosophie et de lecture française, les vieux palais des aïeux. Venise eut des Trianons comme elle eut un Versailles, cet immense et fastueux château de Stra, aux salles décorées par Tiepolo que Napoléon Ier acheta pour le prince Eugène. Tout le pays a gardé le souvenir des Beauharnais. Toutes ces villas à colonnades et à portiques, bâties sur le modèle de Brimborion et de Bagatelle, et toutes inspirées du grand Trianon, ont un air bien plus Empire que Louis XVI. Pourquoi? C'est qu'une présence auguste les a animées, et le passage de la famille impériale dans cette partie de la Vénétie et le court séjour d'un simulacre de cour dans les vastes bâtiments de Stra ont suffi pour marquer l'empreinte et dater à jamais le pays.

—Nous avons lu tout cela dans Frédéric Masson, interrompait Mme de Croix-Vimeuse et, coupant la parole à Harisson: Bref, la marquise Amaforti a acheté une des plus belles villas de la Brenta, il y a surtout des communs admirables. Après celles de Stra, la Palomba possède les plus belles écuries du pays. Les stalles des chevaux y sont en marbre blanc, c'est tout vous dire, mais dame! c'est à une heure de Venise et d'une tristesse que je supporterais, moi, péniblement, mais la marquise sait peupler la solitude de son parc.

—Ah! comtesse, comtesse! faisait le peintre Zeno en la menaçant du doigt.

A quoi la Française:

—Mais je n'invente rien, mon cher Zeno, il est de notoriété publique que la marquise sait animer les ombrages de ses jardins, mais chut! la voici!

Toute l'assistance s'était levée et portée au bord de la terrasse, contre les balustrades. Une gondole de maître cinglait à toutes rames dans la direction des Zatteré, elle était à deux rameurs: gondole de luxe d'un noir d'ébène, dont les cavalis et les cuivres ciselés brillaient jaunes comme de l'or. Une femme en longue robe de drap blanc, un manteau de drap rouge jeté sur les épaules, se tenait nonchalamment renversée sur les coussins de l'arrière; une lourde retombée de drap noir flottait dans le sillage laissé par la gondole, tel un long catafalque qui eût trempé dans l'eau. L'avant de la gondole était fleuri de roses.

—Cléopâtre, hasardai-je dans un chuchotement.

—Vous ne croyez pas si bien dire, me glissait Nerbatcheff, regardez les esclaves du bord.

Vêtus de blanc comme la dame, les deux gondoliers-rameurs offraient, chacun dans son genre, le plus pur type vénitien. Sveltes et découplés tous les deux, ils avaient, dans l'enrythmie de leurs mouvements et la souplesse de leurs longs torses penchés sur la rame, la grâce un peu féline en même temps que fière des bateliers du Carpaccio; ils en avaient aussi la silhouette. Tous deux basanés, dorés et mordus par le hâle, avaient le profil hardi et un peu brusque qu'on prête aux aventuriers; mais tandis que l'un était d'un roux ardent, l'autre avait le front comme mangé par d'épaisses boucles de cheveux noirs. Tous deux, d'ailleurs, ramaient nu-tête comme des gondoliers de grande maison.

—Hein! deux beaux animaux, me faisait remarquer Harisson, la marquise a la main heureuse. Ah! la dame s'y connaît. Elle n'est pas Slave pour rien.