«Vous avez entendu parler de Nora Lhérys, et peut-être même l'avez-vous connue. Nora est maintenant retirée du théâtre; elle a eu la sagesse de disparaître en plein succès, de quitter, au milieu des ovations et des enthousiasmes, la scène où le public la voulait encore; et de ce départ en pleine apothéose, le calme de sa retraite a gardé comme un reflet de splendeur. Nora a rempli le monde d'une rumeur d'éloges et de cris de stupeur. Pendant vingt ans, elle traversa l'Europe dans un tumulte de succès, de scandales et d'aventures, affolant les foules ameutées de la vision d'une princesse des siècles héroïques, tout à coup réapparue parmi ces temps nouveaux; car il y avait dans Nora Lhérys de l'impératrice, de la princesse de contes de fées et de la courtisane. Il y avait de la prêtresse aussi; et les maîtresses de papes, les favorites d'émirs, les reines captives ou guerrières, les saintes un peu fées et les princesses magiciennes, les Cléopâtre, les Marozia, les Sémiramis, les Catherine II et les Élisabeth de Hongrie, que la tragédienne, à force d'art, de beauté et de volonté aussi, évoquait hors de la nuit des âges, étaient peut-être moins belles dans la fiction des poètes, que les créatures de rêve et de passion réincarnées par elle dans la réalité.

«Eh bien! Nora Lhérys eut deux fois maille à partir, dans sa carrière d'artiste, avec une de ces bandes organisées de malfaiteurs. Les étoiles et les femmes de théâtres sont très visées par ce genre d'associations; les écrins des actrices en vedette (et, par ce temps de bluff à outrance, la réputation d'une femme s'étaye moins sur son talent que sur la valeur de ses bijoux), donc, les écrins des artistes en vedette les désignent tout naturellement à l'attention des sociétés. Le hasard des tournées favorise les entreprises; c'est le transbordement des bagages de gare en gare, l'effarement des arrivées dans des villes inconnues, les débarquements dans des hôtels étrangers et la brusquerie des départs: autant d'occasions que ces messieurs ne manquent pas de mettre à profit; et les actrices le savent bien, qui, maintenant, n'emportent plus que du faux dans leurs tournées. Chatte échaudée craint l'eau froide.

«Mais, il y a dix ou quinze ans, les chevaliers du rossignol et du chloroforme avaient moins remué le monde du bruit de leurs exploits; l'Amérique, usine infatigable de bandes syndiquées de malfaiteurs modern style, n'avait pas encore inondé la vieille Europe et les réseaux de ses chemins de fer de ses produits perfectionnés; l'Amérique opérait encore chez elle ou du moins ne passait pas le détroit, se contentant de quelques opérations, sous bénéfice d'inventaire, à Édimbourg et à Londres, opérations entreprises au profit de la communauté,—car l'Anglais et l'Américain, étant de même race, ont conservé la même langue, et s'ils se détestent cordialement, ils oublient vite leurs anciens griefs, pour s'associer, quand il s'agit de business et de monnaies à empocher.

«Je parle du commerce des voleurs.

«Donc, il y a quinze ans, le métier de voleur d'écrins était moins divulgué, et Nora Lhérys était dans toute sa gloire. A tort ou à raison, la tragédienne passait pour avoir les plus beaux diamants du monde, les plus belles émeraudes surtout. De quelques liaisons royales, assez adroitement démenties pour être immédiatement ébruitées, Nora avait gardé un choix inestimable de colliers. Il y avait le collier du roi de Grèce, celui du roi d'Italie et celui de l'empereur d'Allemagne. Nora est Autrichienne et, à ce titre, n'avait pas trop pressuré les archiducs; mais toute la Russie avait donné dans les parures de turquoises, et Nora possédait les plus belles pierres de l'Oural. L'actrice avait là une authentique fortune et le public était convié, tous les soirs, à admirer la générosité des souverains sur les épaules et dans les cheveux de l'étoile; le snobisme s'était emparé de la chose, et croyez que bien des loges et des avant-scènes applaudissaient l'actrice, plus curieuses des diamants de Berlin et des émeraudes d'Athènes que de Poppée ou de Marie Stuart, ce soir-là évoquées par Nora.

«Tant d'opulence devait attirer l'attention des voleurs. Nora partait justement pour l'Amérique; c'était une de ses premières tournées. Elle allait initier le nouveau monde aux subtilités d'Alexandre Dumas et au français de M. Victorien Sardou. Nora s'embarquait à Hambourg; elle venait justement de donner une série de représentations à Berlin. Sur le transatlantique la tragédienne était prévenue que ses écrins étaient visés. On l'avertissait de se tenir sur ses gardes et d'avoir à ouvrir l'œil. Nora est une femme de tête; elle prenait immédiatement toutes les précautions: elle confiait ses écrins au commandant du bord et, déjà libérée d'un poids pendant la traversée, accordait ses flûtes pour déjouer à l'arrivée les complots dont elle était l'enjeu. C'était d'abord, à peine débarquée à New-York, la nouvelle aussitôt répandue qu'on lui avait volé ses bijoux. Elle n'avait sauvé que ses turquoises de l'Oural, car il fallait bien que le public eût quelque chose à se mettre sous la lorgnette; la presse s'emparait de l'affaire. Le vol dont la tragédienne avait été la victime s'ébruitait; le bluff organisé portait merveilleusement. Entre temps, l'impresario de l'actrice, homme de tout repos, avait porté les joyaux en péril à la Caisse des consignations. Ses écrins une fois en sûreté, la tragédienne avait respiré; elle savait bien que les voleurs ne risqueraient pas le coup pour ses turquoises. Il y en avait bien pourtant pour cinquante mille francs, mais la tragédienne, en femme avisée, en avait déprécié la valeur. Elle n'en prenait pas moins toutes espèces de précautions au Baleistry, où elle était descendue. Elle savait de longue date que les voleurs de bijoux prennent volontiers les couloirs d'hôtels pour théâtre de leurs exploits: elle exigeait pour elle et sa femme de charge une grande chambre au second, sans porte de communication avec les chambres voisines. La pièce étant immense, elle y faisait dresser un autre lit pour une amie à elle, de toute confiance, attachée à sa troupe, et, dernière précaution enfin, elle y faisait monter un lit de camp pour Édouard, son valet de chambre, un vieux serviteur à toute épreuve, déjà depuis quinze ans attaché à son service. L'homme coucherait dans un des petits couloirs d'entrée de la chambre, car la pièce était ainsi disposée que deux cloisons y formaient l'alcôve, et ces cloisons faisaient avec les murs deux petites antichambres donnant sur le palier. Ces deux retraits s'éclairaient par les impostes de deux portes, toutes les deux munies de verrous. Nora inspecte la pièce, vérifie serrures et fermetures et, le dîner expédié (car toute la troupe, débarquée le matin, tombait de fatigue), remonte avec sa garde improvisée dans sa chambre; tout ce beau monde s'enferme, la tragédienne se couche, les deux autres femmes en font autant, et Édouard, derrière un paravent déployé, se met le dernier au lit. Chacun a un revolver à sa portée, sur une chaise ou sur une petite table; et, rompu par les émotions du voyage, tout ce beau monde s'endort.

«Le lendemain, Nora se réveille, la tête lourde, dans une atmosphère épaisse. Il fait grand jour, à en juger par la lumière fusant à travers les rideaux, car la chambre est plongée dans l'obscurité. Nora s'étonne d'y trouver tout le monde endormi; elle sonne, elle appelle, on accourt du dehors; tout le monde dort et les portes ne sont plus fermées. Le personnel tire les rideaux, ouvre les fenêtres; les femmes s'étirent, blanches de sommeil. Toutes ont le cœur fade et mal à la tête. Quant à Édouard le valet de chambre, impossible de le réveiller.

«—Mais qu'est-ce qu'il y a?… ça pue le chloroforme ici!…

«Et Nora s'emporte et s'inquiète:

«—Mais qu'est-ce que vous avez, vous autres? vous êtes comme des mortes! quelles figures! Eh bien! vous dormez? Mais quelle heure est-il?…