La scène se passait au Carlston, le Maxim's de Monte-Carlo, Carlston, le cabaret de nuit où viennent se vider les salles de jeux après la sortie du théâtre.

La mode était, ce dernier hiver, d'y aller voir valser Ponette. C'était une assez jolie fille d'une souplesse de clown, dans des robes molles et floues qui ne lui tenaient pas au corps. Elle dansait, comme on se déshabille, avec une amusante impudeur.

Tous les yeux dévisageaient maintenant un autre couple. Un homme aux épaules solides venait d'entrer, la tête haute et les reins cambrés. Une gracilité toute frissonnante de satin paille, des seins menus, des épaules tombantes, une chair de pâte tendre, tant le grain en était fin sous le chatoiement des plus belles perles; une femme statuette l'accompagnait: «La Disdéri, la Disdéri.» Le nom courait de bouche en bouche. Il y a dix ans à peine, marchande d'oranges sur les quais de Naples, aujourd'hui un des bibelots d'alcôve les plus coûteux de l'Europe, la Disdéri, vingt-sept ans à peine, mais l'air d'en avoir seize dans sa minceur déliée et souple, est un des vivants exemples de l'omnipotence de la beauté sur les sens, combien oblitérés pourtant! des mâles contemporains. La Disdéri est le triomphe de la grâce nerveuse, de la pureté des lignes et de la jeunesse.

La Disdéri était alors la fille la plus luxueusement entretenue de tout Paris et, en effet, sir Thomas Forgett l'accompagnait. L'homme aux épaules de colosse, qui venait d'entrer avec elle, n'était autre que le roi du cuivre. Cet espèce de géant à la lèvre rasée, au teint cuit de hâle, et semblable, en vérité, à quelque commodore dans le brutal épanouissement d'une quarantaine hâlée et brûlée aux vents de tous les Océans et aux poudres de toutes les mines, résumait une des plus grosses fortunes d'outre-mer. Thomas Forgett était deux fois milliardaire, et ce fabuleux capital symbolisait l'énergie de toute une race, car à dix-huit ans Forgett était petit commis chez Léviston, Harvey et Cie, les banquiers de Boston. Ce bon Yankee avait mis vingt-deux ans à gagner ses deux milliards; aussi les perles de la Disdéri étaient-elles admirables. Leurs trois rangs avaient coûté trois cents mille francs; le collier venait en droite ligne de Ceylan, c'est-à-dire que sur le marché il eût valu le double; et c'était là une des moindres folies de l'Américain, car les débuts de la Disdéri à Londres avaient coûté tout autant, sinon plus, au yankee. Forgett avait eu cette fantaisie de faire consacrer le talent de sa maîtresse par la presse et l'opinion. La Disdéri venait de danser dans un ballet commandé, partition et poème, aux deux maîtres les plus en vogue de Milan, puis le ballet avait été imposé au théâtre. Il se trouvait, d'ailleurs, que l'Italienne dansait à miracle. La Disdéri était trop bien faite pour ne pas créer du charme et de l'harmonie dans chacun de ses mouvements, mais ce n'étaient ni ce charme ni cette beauté qui préoccupaient ce soir-là le Carlston. Toutes les femmes ne voyaient que les trois rangs de perles et la fortune inespérée de cette marchande d'oranges entretenue par ce milliardaire. Les hommes, eux, devenus muets avec des prunelles haineuses et des visages fermés, toisaient à la fois l'heureux amant de cette adorable fille et le détenteur d'aussi fabuleuses sommes: le bonheur d'autrui nous paraît toujours immérité.

—C'est scandaleux! Il a encore gagné ce soir.

—Combien?

—Soixante-dix mille! Il a une chance de cocu…

—… Rétrospectif, car, vous savez, la Disdéri ne le trompe pas.

—Ah!

—Forgett est sur l'œil. Il paie royalement, mais sa maîtresse est la Mie du Roy. Un paillon, elle serait cassée aux gages.