Nous soulevons le lourd marteau de bronze, et, après cinq bonnes minutes d’attente, une tête de moricaude apparaît, effarée, à un judas grillé percé dans la muraille, que nous n’avions pas remarqué, une lucarne presque au niveau des sculptures du cintre ; et une inénarrable conversation s’engage en nègre sabir : « Mme Fathma ne peut pas recevoir ; elle est dans la peine ; son beau-frère, il est mort, et c’est deuil dans la maison. » Comme nous avons prévenu Fathma de notre visite, nous insistons, et la négresse, décontenancée, hésite, puis disparaît tout à coup pour revenir nous patoiser à travers le judas : « Toi donner dix francs, chacun dix francs. » Nous exhibons un louis ; la grosse tête disparaît encore une fois ; puis, nous entendons dégringoler un pas dans l’escalier, déverrouiller longuement la porte : l’huis s’entrebâille, et nous pénétrons dans la place.

Il y fait noir comme dans un four ; c’est à la lueur d’une chandelle qu’on nous fait gravir un étroit escalier voûté où nos genoux, à chaque pas, heurtent la pierre des marches ; la négresse, roulée dans des foutas[2] de couleurs voyantes, tourne à chaque degré vers nous le triple éclair de ses gros yeux et de son large sourire. Cela sent diantrement le mauvais lieu, mais la pénible impression cesse au premier.

[2] Foutas, cotonnade bleue à larges raies rouges et jaunes, dont se vêtent les négresses d’Alger.

Nous sommes dans la galerie à jour d’un patio mauresque. Une frêle colonnade de pierre, autrefois peinte et dorée, domine une cour pavée de faïences arabes, et un grand carré de ciel bleu semble un velum tendu au-dessus de nos têtes. C’est, avec la lumière enfin retrouvée, le somnolent et gai décor, moitié de rêve, moitié de réalité, d’un intérieur de palais de conte. Ce sont les fleurs de cire et le feuillage lustré de trois grands orangers, la retombée d’écume et de perles liquides d’un jet d’eau fusant hors d’une vasque, et, dans toute la demeure, une opiniâtre et douce odeur d’épices et de fleurs. Trois paons blancs se déploient au soleil, juchés çà et là, et un singe, enchaîné près du bassin, s’agite et grimace au milieu de dolentes tortues d’eau qu’il manipule curieusement entre ses menottes. Les pieds nus de la négresse courent silencieusement sur des nattes, et cet intérieur, avec ses animaux familiers, ses arbres odorants et son jet d’eau jaseur, nous fait songer, malgré nous, à quelque illustration de Salammbô.

Impression, hélas ! trop vite dissipée, car la chambre où nous reçoit la dame du logis, meublée avec tout le confortable d’une rentière de la rue Lepic, possède un lit à sommier Tucker, une commode et une armoire à glace ; les tapis sont même de fabrication française, des gros bouquets de roses en camaïeu sur fond gris, et Fathma a beau nous accueillir, assise, les jambes croisées à la turque, sur d’authentiques divans encombrés de coussins ; sur son ordre, la négresse a beau nous servir le kaoua musqué du pays dans des tasses microscopiques ; sur un signe d’elle, enfin, une autre servante a beau jeter sur une espèce de brasero de cuivre les aromates de la bienvenue ; la myrrhe et l’encens, mêlés aux senteurs des plantes, ont beau tourbillonner en minces filets bleuâtres hors du brûle-parfums…, le charme est rompu, nous ne sommes plus là. Cet acajou bourgeois, ces voiles de fauteuils au crochet et cette moquette vulgaire nous ont transportés dans le salon d’une manucure de la rue Bréda.

Fathma, en veste de soie blanche brodée d’or fin, des colliers de fleurs de jasmin autour du cou, expose en vain à nos regards la finesse de ses chevilles cerclées d’argent et de ses mains chargées de bagues. C’est d’une oreille distraite que nous l’écoutons nous expliquer sa toilette négligée à cause de son deuil, de ce beau-frère enterré le matin, et la splendeur passée de sa famille autrefois riche et puissante, aujourd’hui ruinée par les juifs ; Ces chiens maudits de youdis, comme elle vocifère avec des éclairs dans ses beaux yeux noirs et des mains tout à coup menaçantes. Nous qui savons, et de source certaine, que la dame a pour amant de cœur un juif de la rue de la Lyre, qui écoule chez elle ses vieilles broderies et ses vêtements de femme démodés (car elles ont une mode aussi, en Alger, les princesses de conte), nous l’écoutons plus froidement encore nous proposer pour nos amies de France de superbes costumes de femmes arabes ; et nous ne retrouvons un peu de notre rêve d’Orient qu’en prenant congé de la belle, dans le patio mauresque hanté par les paons blancs, où Fathma, descendue pour nous faire honneur, nous fera remarquer qu’elle a maquillé son singe. « Tu vois, j’ai mis du bleu à son œil et du rouge à son figure pour qu’il soit plus joli. » Ce petit singe enchaîné qui, pour se distraire, tourmentait le long des jours deux sommeillantes tortues d’eau, ménagerie bien arabe d’une captive de harem, d’une odalisque oisive à la cervelle d’enfant.

DIVERTISSEMENTS ARABES

I

A Alger, rue de la Révolution, dans sa petite maison du quartier de la Marine, Fathma reçoit. Elle a invité ses amies à prendre le kaoua ; depuis le matin, ses deux négresses trottent par les rues en escalier de la Kasbah, portant le bon message aux Leïlha et aux Nouna des maisons mauresques ; et maintenant, parée comme une châsse, ses fines chevilles gantées de soie blanche, comme amincie par le ballonnement extravagant des grègues bouffantes, les tempes et le cou ornés de colliers de jasmin, Fathma attend, les coudes appuyés aux deux piles de coussins, les jambes savamment repliées sous elle, les babouches de velours rouge écrasé de broderies d’argent et de perles à peine retenues d’une crispation d’orteil.

Ses paupières outrageusement peintes, ses pommettes frottées de rose donnent à ce joli visage un inquiétant aspect de tête de cire ; il n’y a pas jusqu’à ses dents, petites et courtes, telles des grains de riz, qui, dans le rouge écrin des lèvres carminées, ne fassent songer au sourire d’une poupée ; et, sous ses soieries vertes et mauves, d’une nuance de bonbons fondants, et ses bijoux de filigrane, ce n’est plus le délicieux fantôme d’Orient entrevu dans le clair-obscur des ruelles de la ville arabe, mais une espèce de jouet fastueux à l’usage d’enfants trop riches, une idole automate qui siège et parade, immobile, dans l’atmosphère déjà épaisse de la chambre emplie de brûle-parfums.