« Vous m’écrirez de Constantine ; non, plutôt de Biskra. Je tiens à votre impression sur le désert ; mais ce que vous allez être heureux à Tunis ! N’oubliez pas le souk aux étoffes. » Et le train s’ébranle, et nous voilà partis.
Constantine, c’est le froid, c’est le brouillard, cinq ou six degrés au-dessous de zéro comme en France. Ici, c’est la tiédeur embaumée et la brise alizée d’un matin de mai d’Antibes.
Nous venons de passer deux mois dans l’exquise et somnolente douceur de vivre de ce climat enveloppant et nous partons… parce que d’autres pays à voir, je ne sais quelle stupide concession au snobisme et à la curiosité…
Sire, vous êtes roi, vous m’aimez et je pars…
A l’horizon, la Kasbah déjà lointaine, toute blanche, échelonnée dans le bleu de la baie, m’apparaît comme une autre Bérénice.
Des horizons de montagnes se succèdent sans trêve, des gorges et puis des gorges, des couloirs comme taillés à même dans des blocs de granit, pas un arbre ; çà et là quelques brins d’herbe, romarins rabougris, tiges blêmes d’alfas… C’est dans ce chaos que la voie du chemin de fer serpente et se traîne depuis des heures ; des oueds (petits ruisseaux) filtrent une eau jaune et rare dans des lits de fleuves poussiéreux et profonds ; des cimes d’un noir bleu, comme plaquées de neige, surplombent des premiers plans de roches d’un terne gris rosâtre ; çà et là surgit un maigre lentisque : vrai pays de désolation.
Au loin, de vagues silhouettes de bergers nomades, gardant au flanc d’une montagne en pierraille la lèpre mouvante d’un troupeau. Drapés dans des loques grisâtres, les mains et le visage de la couleur des pierres, ils ont l’air sculptés à même les roches du paysage, immobilisés là par je ne sais quel enchantement. Etres figés, ramenés au règne minéral, ils inquiètent par leur attitude à la fois songeuse et hautaine ; leurs grands yeux noirs seuls donnent une impression de vie dans ces faces couleur de sable et de tan. Ils contemplent dédaigneusement les trains qui passent et semblent éterniser, en dehors du temps et de l’espace, l’immuable des civilisations disparues devant nos modernes sociétés qui passeront ; puis ce sont, entrevus dans l’échappée lumineuse de tunnels successifs, des gorges et des ravins, puis des ravins encore, qui se creusent et qui fuient au pied des hautes murailles de roches vitrifiées : les gorges de Palestro, les Portes-de-Fer.
Dans les wagons de premières, littéralement bondés, l’atmosphère est rare, les filets ploient sous le poids des colis. Les genoux encastrés les uns dans les autres, les membres moulus, brisés, et l’estomac en accordéon, les voyageurs, faces tirées et grises, boivent de l’eau de Saint-Galmier en chipotant des mandarines. Dans les troisièmes, à côté d’Arabes pouilleux, c’est un convoi de prisonniers.
Faces effarées de bétail qu’on mène à l’abattoir, ils sont là une dizaine, militaires nationaux ou indigènes, qui voyagent sous la garde de sphahis et de gendarmes. Aux stations, on fait descendre toute cette humanité misérable et malpropre et on la mène en troupe faire coricolo (sic). C’est assez dire qu’il est impossible de coricoler soi-même après le passage de cette tourbe.
Ah ! ces dix-huit heures de chemin de fer entre Alger et Constantine, ce wagon de première transformé en voiture de restaurant, ces relents de charcuteries, de gelées de viande et d’écorces de mandarines mêlés au poivre violent des fourrures des femmes et aux odeurs de cuir des valises, et ce ménage de photographes amateurs en ébullition à chaque nouveau point de vue, toujours sursautant, tressautant sur sa banquette et, sous prétexte d’instantanés, vous piétinant tyranniquement les orteils, et, plus désastreux encore que ce couple, le monsieur qui fait son sixième voyage d’Algérie, l’inévitable monsieur de tous les paquebots et de tous les compartiments, qui fort de son expérience, veut vous imposer ses itinéraires et ses hôtels ! De trois à six, l’horripilation devient telle qu’on en arrive à des souhaits coupables, à d’homicides désirs de déraillement.