Par la porte de la cour, on entrevoit dans un bain de soleil le jardin planté de palmiers : les palmiers, le plus clair revenu de la famille ; les murs en terre sèche du jardin s’effritent et ne le séparent même plus des enclos voisins ; des citronniers et des arbres à cédrats égrènent dans la lumière l’or pâle de leurs beaux fruits. A côté, ce sont des abricotiers en fleurs, tout un floconnement rose, et la grande muraille de schiste d’El-Kantara occupe tout le fond, violacée de grandes ombres sous le soleil du Midi. De tous les côtés monte une puanteur infâme, une odeur âcre et suffocante de charogne et de détritus humains ; les jeunes femmes qui nous ont suivis au jardin exhalent, elles, sous leurs colliers d’argent et de corail, un relent de chair moite et de poivre ; Ahmet, qui nous propose des dattes à emporter, sent, lui, la mandarine et la laine fauve.
Odeurs écœurantes, épicées et musquées, qui sont, paraît-il, le parfum du désert.
TYPES DE BISKRA
à Maurice Bernhardt.
Dans une échope, près du Marché, en sortant de la rue des Ouled-Naïls, de grossiers bijoux kabyles et des objets de sparterie s’étalent jusque sur la chaussée ; deux Arabes les surveillent, dont un d’une merveilleuse beauté.
Grand, svelte et d’une pâleur ambrée qui s’échauffe et devient comme transparente au soleil, il a l’air vraiment d’un émir, ce marchand de pacotille, avec sa barbe frisée et noire, son beau profil aux narines vibrantes et sa bouche ciselée et dédaigneuse, sa bouche aux lèvres fines d’un rouge savoureux d’intérieur de fruit. C’est un nomade, le roi de Bou-Saâda, comme le fait sonner fièrement son compagnon ; tous deux sont venus à travers le désert pour vendre leur camelote aux hiverneurs. Tandis que l’associé s’anime et vous bonimente son étalage avec des gestes de guenon caressante, toute une mimique que ne désavouerait pas un camelot du boulevard, le roi de Bou-Saâda, drapé dans un burnous de soie d’une blancheur lumineuse, se meut lentement dans le clair-obscur de la boutique, et, silencieux (car il ne sait ni anglais, ni français), promène autour de lui de longs yeux de gazelle d’une humidité noire et tout gouachés de kohl.
En sortant du parc Landon, un peu avant d’entrer dans le village nègre, une forme accroupie se tient immobile au bord de la route. Au loin, ce sont de maigres cultures d’alfa, quelques pâles avoines d’un vert de jeunes roseaux, le vert anémié de la végétation d’Europe sous ce ciel accablant, et puis de longues ondulations de sable ; le désert couleur d’argile rose, avec çà et là les bouquets de palmiers des oasis les plus proches, les palmiers et leurs fines dentelures, comme découpées à même du bronze vert.
Figée au milieu de la turbulence de la marmaille indigène accrochée à nos pas, la figure accroupie tient, tendu vers d’hypothétiques passants, un infatigable bras nu. D’une maigreur étrange, décharné, et d’une chair si pâle qu’elle en paraît bleuie, ce bras obsède et fait peur ; c’est celui de la Misère, et c’est aussi celui de la Faim, mais de la Faim agonisant au soleil, sous le plus beau climat du monde, devant la morne aridité des sables.
Il se développe, ce bras anguleux et fibreux, tel une tige flétrie d’aloès, de dessous un amas de cotonnades bleuâtres où une exsangue et dolente tête se tient penchée et dort.