Sur les angles et les pans-coupés de très hautes murailles, un ciel pâlement bleu (car la pluie a cessé) met la mélancolie d’un ciel d’avril du Nord ; les fines mousses verdâtres, dont l’humidité revêt comme d’une lèpre les maisons de Tunis, semblent ici, dans ce quartier des riches, des motifs de jaspe et même de malachite introduits dans l’architecture : une Tunis blanche et verte, d’une préciosité de tons infinie, a surgi, une Tunis un peu étrange à la façon d’une ville-fée. Dans certains endroits, la rue se campe comme un décor, et c’est ici tout un coin de Stamboul évoqué par cinq dômes d’émail sous leur revêtement de tuiles luisantes et vertes, cinq coupoles vernissées mamelonnant soudain au milieu d’une placette encadrée de palais aux treillages vermoulus, des palais inhabités peut-être… : le monument élevé sur les tombeaux des beys, m’a-t-il été appris depuis.

Plus loin, c’est un carrefour hallucinant par l’angle de très hautes murailles, coupées en second plan par de plus hauts bâtiments encore. Cela s’échafaude comme des tours, des poutres sortent des frises soutenant des moucharabiehs qui surplombent, des fenêtres grillagées s’ouvrent presque en plein ciel, puis une voûte s’enfonce dans un mur où la rue disparaît engouffrée, et cela tient du coupe-gorge et aussi du précipice. C’est effarant de profondeur et inquiétant comme une menace ; des âniers, heureusement, débouchent de cette voûte ; ils ont des jonquilles piquées sous leur chéchia, et leurs cris d’arroua me rassurent.

Rue du Riche, enfin (une rue que je signale à l’étranger de passage à Tunis, car aucun pisteur ne l’y conduira et elle ne figure dans aucun guide), une kouba, un tombeau de marabout, comme il en surgit à chaque pas au pays de l’Islam, dresse, au milieu de retraits et de cours et d’impasses, une coupole et des cubes de chaux si délicieusement tachés de veinures et moisis, qu’elle en devient une espèce de joyau, de mosquée séculaire et magique, une architecture de féerie. Du jade ou du plâtre ? on ne sait plus, tant le renflement du dôme et la voussure du porche, tant les piliers eux-mêmes sont délicatement épousés par les mousses, tant la chaux des murailles est pittoresquement marbrée et de glauque et de vert.

Plus haut, c’est l’ancien mur d’enceinte avec ses jardins plantés de poivriers et d’eucalyptus, jardins à l’abandon avec des éboulis de terre crevant de place en place, des murailles effondrées, toute l’incurie de l’Islam ; puis les tanières des prostituées arabes, car la caserne de la Kasbah est proche et nous sommes près des remparts… Mais voici de larges braies de zouaves et de hautes chéchias de spahis ; des sonneries de clairon s’entendent ; nous rentrons en France ; et Tunis mystérieuse ici s’évanouit.

SOUSSE

Vendredi 21 janvier.

Sousse, l’ancienne Hadrumète de Jugurtha, Soussa (le ver à soie, en langue arabe), Monastir, Sfax, Gabès, Djerba, l’ancienne île de Calypso selon les uns, l’île des Lotophages, selon les autres, et enfin Tripoli, Tripoli de Barbarie ! le Tripoli des corsaires, des expéditions espagnoles et de la Princesse lointaine ! Comme ils chantent l’invitation au voyage, tous ces noms de villes barbaresques de la Tripolitaine et du Sud tunisien, les unes au milieu des palmiers de leurs oasis, les autres encerclées dans leurs hautes murailles, toutes nonchalamment couchées dans le miroitement des sables et surtout dans le mirage des lieues, et des lieues et des lieues, qui grandissent, déforment et magnifient les décors ; toutes blanches comme Sousse, dont le premier nom était la Perle en turc, et, comme un fil de perles, en effet, essaimées le long des grèves blondes au bord de la mer bleue, sous la flamme implacable de l’azur africain.

L’azur africain ! Il nous fait encore aujourd’hui banqueroute. Nous avons quitté Tunis sous une pluie battante, et c’est sous une diluvienne ondée que nous entrons en gare de Sousse. Cinq jours de mer pour gagner la Tripolitaine, avec escales de cinq ou six heures devant chacune des villes déjà citées (car, vu les basses terres et les fonds ensablés, Sfax est le seul port où l’on aborde à quai), cinq jours de mer. Nous avons coupé la poire en deux. Malgré la lenteur des chemins de fer tunisiens et l’horreur de quatorze heures de diligence, nous gagnerons Sfax par voie de terre et ne ferons escale que devant Gabès et Djerba.

Ah ! les voyages ne sont pas faciles dans le Sud tunisien, et la mélancolie de toute cette région, d’une platitude de dunes, avec la mer grise reparaissant toujours à l’horizon, la mer de plomb au-dessus du vert glauque des figuiers de Barbarie ou du vert argenté des vergers d’oliviers ! et c’est là l’invariable et monotone paysage, oliviers et cactus, cactus et oliviers. De pâles montagnes surgissent parfois à notre droite, mais si atténuées et si blêmes qu’on dirait des nuées ; à notre gauche, c’est la bande de mer sablonneuse au-dessus des cultures hérissées de nopals, tout un pays d’un vert bleuâtre, et, çà et là, des êtres couleur de boue, des Arabes haillonneux accroupis sous la pluie, leurs pieds nus dans la main ; des enfants aux yeux de bête ; des petites nomades, bergères en guenilles de chèvres et de bizarres moutons à tête noire : une humanité qui semble avoir pris à la longue les tons ocreux de la terre et des sables. Des troupeaux de chameaux errent en liberté. Qu’on juge de l’incurable mélancolie de la campagne de Tunis !

Deux villes, ou plutôt deux villages, pourtant. Kalla-Scirra et Kalla-Kebira apparaissent tour à tour à une heure l’un de l’autre : assez bibliques d’aspect avec leur entassement de terrasses et de koubas, ils étalent à l’horizon comme une étrange jonchée de débris de terres cuites et de vieux alcarazas ; fauves et ruineux, ils sentent l’incurie, la misère et cependant, de loin, ils ont un air de populeuses cités. Tel est, même sous la pluie, le mensonge de ces pays d’Orient.