Des esclaves chrétiens ont dû jadis peiner sous ces voûtes. Mais une sonnerie de clairons, celle du camp voisin, annonce l’heure de la soupe ; un convoi de chameaux défile lentement sous la porte de Tunis, une porte encombrée de mendiants et d’indigènes accroupis, comme toute porte de ville arabe ; ils attendent le moment où le soleil va disparaître, car c’est ce soir même que le Rhamadan commence. Ce soir, à la même minute, un coup de canon l’annoncera dans toutes les villes de l’Islam… Le Rhamadan, jeûne de jour, fête de nuit, la grande fête religieuse musulmane.
Actualités. Le lieutenant-colonel Picquart, le prisonnier du Mont-Valérien, était encore, il y a trois mois, en garnison à Sousse ; le commandant Esterhazy y servit longtemps ; enfin, le seul bazar où l’on puisse à peu près s’approvisionner, dans la ville européenne, s’appelle le bazar Dreyfus : bazar Dreyfus aussi, le seul bazar de Sfax.
C’est peut-être là que M. Émile Zola aurait pu recueillir les meilleurs documents pour l’œuvre de revendication qu’il poursuivait, et les plus sûrs arguments pour sa propre défense.
Dimanche 23 janvier.
Un immense cri a salué le coup de canon annonciateur, et dans la même minute, trente mille Arabes ont allumé leur cigarette, car le musulman ni ne mange, ni ne boit, ni ne fume du lever au coucher du soleil, en période sainte du Rhamadan. Douze heures de jeûne absolu, douze heures de privation terrible dans ce pays de la soif ; mais, le soleil tombé, quelles agapes, quelles bombances de beignets à l’huile, de gâteaux frits, de pain, de dattes, de couscous et de ces énormes pâtisseries dont Arabes en burnous et nègres en chéchias se disputent les morceaux d’échopes en échopes !
Les rues regorgent d’une foule gesticulante et bavarde : foule dans les cafés maures, foule chez les barbiers, foule dans les mosquées, dont les portes entr’ouvertes laissent voir des files de dévots agenouillés se prosternant avec l’ensemble d’un corps de ballet italien, tous les fronts touchant en même temps la terre, toutes les mains pointant en avant à la même seconde vers le verset inscrit.
Illumination des minarets. Devant les boutiques aux aspects de tanières, ce sont des attroupements d’Arabes, d’Arabes marchandant qui des légumes, qui des épices, qui du poisson. Tous s’approvisionnent pour le légendaire repas de deux heures du matin, car, en Rhamadan, le croyant mange toute la nuit. Et ils vont et ils viennent à travers les rues puantes, indescriptible et remuant fouillis de bras, de pieds nus et de faces brunies sous des burnous trempés de pluie ; des derboukas tonnent dans les cafés maures ; des querelles s’élèvent autour de l’étal écœurant des bouchers, des mélopées assourdissent les mosquées, et dans les souks, les souks de Sousse, voûtés, dallés et plus étroits que ceux de Tunis, règne une animation de ruche, un fébrile affairement de fourmilière. Toutes les boutiques y sont ouvertes comme en plein jour, leurs marchands y trônent en parade et vêtus d’habits de fête ; tous ont allumé la lampe à pétrole de leur devanture, d’autres lampes éclairent, suspendues aux voûtes, et, par les couloirs illuminés, c’est, à n’y pouvoir jeter une aiguille, un entassement d’Arabes de tous costumes et de tous rangs, tirailleurs indigènes, nomades de la plaine, vieillards et enfants.
A Sousse, les boutiques des souks sont bordées de bancs en mosaïque, qui courent le long des échopes. Ce soir, c’est sur ces bancs un enchevêtrement d’Arabes couchés les uns sur les autres, un inoubliable tassement d’indigènes devant les cafés maures ; des chaises débordent dans la travée ; dans le souk aux étoffes, ils ont installé un piano à même la chaussée ; un juif y est assis, qui joue, et les croyants l’écoutent. Une guenille errante, une face d’outre-tombe va de-ci, de-là, en marmonnant je ne sais quelle prière ; la loque spectrale agite devant elle une vieille boîte à conserve où sonnaillent des sous : « Marabout, marabout, me chuchote le tirailleur qui a bien voulu me servir de guide ; Marabout, saint homme, vénéré, aveugle : donne soldi. »
Et je donne soldi comme les indigènes ; pas un ne refuse l’aumône à l’étrange escarcelle du saint marabout !… Mais comme pas mal de mollets en bas blancs, de chéchias sans turban et de culottes bouffantes, dans cette foule d’Islam. « Mais il y a beaucoup de youdi, il me semble, dans ta fête arabe », ne puis-je m’empêcher de dire à mon tirailleur. Alors lui avec un geste d’enfant : « Ah, tu sais, le juif, il est partout : fête arabe, le juif est avec l’arabe, fête chrétienne, le juif est avec vous ».