Une heure après.
— D’Héloé, monsieur d’Héloé ? — D’Héloé, bâillant : Qu’est-ce encore ? — Voyons, secouez-vous ; j’en ai assez moi, de vous regarder dormir. — D’Héloé, résigné : Qu’y a-t-il ? — Vous avez manqué un spectacle féerique, mon cher, nous venons de traverser une forêt d’amandiers. — Pas possible ! c’était joli ? — Si c’était joli ! ils étaient en fleurs, jugez, le clair de lune là-dessus… un décor en filigrane, un rêve argenté. — Alors, vous êtes contente ? — Très contente. — Eh bien, remerciez-moi et laissez-moi reprendre mon somme ; je tombe de fatigue, moi. — D’Héloé, d’Héloé ! (Mais M. d’Héloé ne veut rien entendre ; il s’endort.)
Deux heures après.
— D’Héloé, mon ami. — Bon, voilà. — Dites-moi, cela me travaille depuis Tunis et je ne fais qu’y songer. — Vous dites ? — Oui, que pensez-vous de la situation du jeune Fingal dans le ménage de Quray ; c’est l’amant de Madame, n’est-ce pas ? — Dame, je ne le vois pas de Monsieur, à moins qu’il ne soit l’amant de personne ; ces choses-là se sont vues. — C’est bien improbable ; n’empêche qu’ils nous ont lâchés. — Vous étiez si aimable pour eux. — Moi, les Anglais m’énervent, et vous ? — Quelquefois ; moins que les Français, pourtant. — Est-ce vrai que dans les bains maures, quand on veut courir des… dangers… — Vous dites ? — Oui, quand on veut… vous me comprenez, il suffit de parler anglais ? — Anglais ? — Et alors, immédiatement toutes les audaces… — C’est pour cela que vous m’avez éveillé ? vous ne manquez pas d’estomac ; bonsoir.
Six heures du matin, dans la plaine d’El-Djem ; la masse énorme des arènes se profile en noir sur un ciel rose pâle, lavé par la pluie ; des nuées d’un or blême, plates et longues, tels de fantastiques et gigantesques lézards, s’étalent à l’horizon, qui, d’abord rose, tourne au bleu turquoise au zénith.
— D’Héloé, d’Héloé, El-Djem ! nous sommes à El-Djem ! — Ah ! et c’est bien ? — Regardez, c’est splendide ! — En effet, mâtin, quelle allure, ça n’est pas dans une musette, ce décor antique. Ces Romains, quelle civilisation ! Dire que ça a deux mille ans, ces ruines, et c’est encore debout, ça a à peine bougé. — Fermez le vasistas, mon cher, il fait un froid de canard ; en effet ça fait rêver. — On voit encore les cella pour les belluaires. — Ah ! non, de grâce, pas d’érudition, les mosaïques de Sousse m’ont assez embêtée. — Vous avez la bouche amère au réveil, belle amie. — Au réveil, parlez pour vous : vous n’avez pas cessé de ronfler. — Vous ne descendez pas faire un tour dans ces ruines ? Nous avons le temps, on relaie ici vingt minutes. — Me désempêtrer de ces couvertures, moi, bouger ? Descendre dans cette boue ! plus souvent. Allez, vous, allez, vous me raconterez… (D’Héloé descend. Mme Baringhel, tapant contre la cloison du coupé.) Maria, avez-vous dormi ? — Assez bien, madame, merci, et Madame, comment a-t-elle passé la nuit ? — Oh ! une nuit atroce, ma pauvre Maria ; je suis mourante, je vais décéder. — Madame a besoin de moi ? je descends. — Non, ne bougez pas, vous prendriez froid, ma pauvre Maria ; au prochain relai, vous nous apporterez le déjeuner. (A d’Héloé, qui remonte dans le coupé.) Eh bien ? — C’est très beau, très imposant. Ah ! nous sommes peu de chose à travers l’espace et la durée. Dire qu’une ville immense avec ses places, ses bains, ses temples et ses arcs de triomphe, toute une civilisation raffinée, tout un peuple a vécu, a remué là des idées, des ambitions et des actes, et qu’il n’en reste rien, rien que des gourbis arabes au pied d’une ruine dans le désert. — Vous n’allez pas me faire un cours de philosophie, hein ? Vous avez le réveil triste, mon petit d’Héloé. (Silence de d’Héloé.) Et vous n’allez plus dormir, j’espère ; allons, soyez brillant, et racontez-moi les journaux d’hier ; que se passe-t-il à la cour d’assises… mais résumez, mon cher, résumez…
Et la diligence de Sfax, au trot de ses cinq chevaux, repart à travers la brousse hérissée de cactus et d’alfa d’un vert glauque.
SFAX
Mardi 8 février.
Il faut beaucoup pardonner à Sfax, et sa ville française masquant toute la vue de sa ville arabe, et la monotonie de son paysage, et l’ignominie de ses hôtels, et la saleté, la crasse et le grouillement sordide de sa kasbah, la plus arabe des kasbahs arabes. Il faut pardonner à Sfax la puanteur de ses souks, l’immonde aspect de ses boucheries, l’ordure de ses impasses, l’encombrement de ses places et tant d’indigènes vous heurtant et vous bousculant, et dans quel remous de guenilles et de loques ! parce que Sfax est la ville de Fathma, la mère du Prophète, parce que tous les Arabes ou presque y portent le turban vert, signe de leur parenté sainte avec la mère de Mahomet, et qu’en souvenir d’elle les femmes de Sfax sont, dit-on, les plus belles de toute l’Algérie et de tout le Sud tunisien.