Et voilà que la foule s’écoulait lentement, confusément, avec un bruit d’armée en marche, la musique du 2e zouaves regagnait la caserne, le ciel et la mer avaient changé de nuances, ils étaient devenus d’un bleu gris et voilé, presque mauve. Indistincte maintenant la ligne de l’horizon ; à un seul point au-dessus des montagnes, une bande d’or vert d’une délicatesse infinie découpait en brun rougeâtre la vieille citadelle aux murs carrés et bas et le frêle campanile de Notre-Dame-de-Santa-Cruz, au sommet de Mers-el-Kébir.
Les allées de promenade, tournantes et ombragées, leurs grands eucalyptus et leurs roses rouges en fleurs, tout s’est décoloré ; un réverbère s’allume au pied des hauts remparts, la promenade de Létang est maintenant déserte. Ces points grisâtres là-bas, sur le quai, ce grouillement confus d’ombres incertaines, cette rumeur de voix, ce sont les légionnaires qu’on embarque. Au loin, très loin, un lourd chariot se traîne avec un bruit de sonnailles ; c’est la nuit, c’est le soir.
EN ALGER
TLEMCEN
LES ENFANTS
Le paradis de l’éternité ne se trouve, ô Tlemceniens ! que dans votre patrie, et s’il m’était donné de choisir, je n’en voudrais pas d’autre que celui-là.
Ibn Kahafdji.
Le charme de Tlemcen, ce sont ses enfants : ses enfants indigènes aux membres nus et ronds, jolis comme des terres cuites qu’un caprice de modeleur aurait coiffées de chéchias. Avec leurs grands yeux d’animaux intelligents et doux, leurs faces rondes un peu brunes, éclairées de petites dents transparentes : leurs dents, autant de grains de riz ! avec leurs cheveux roux, teints au henné, s’éparpillant en boucles d’acajou, il faut les voir courir en bandes à travers les ruelles étroites, coupées çà et là d’escaliers, de cette ville, bien plus marocaine qu’arabe.
Petits garçons turbulents, râblés et souples dans de longues gandouras qui traînent sur leurs pieds nus, fillettes de dix à douze ans, déjà graves dans les percales jaunes et roses à fleurs voyantes des Espagnoles, leur poitrine déjà naissante serrée dans la veste arabe, et leurs fines chevilles et leurs poignets menus cerclés de lourds bijoux, tout cela va et vient aux seuils des portes basses ouvertes sur la rue, apparaît à l’angle d’un mur éblouissant de chaux, et, dans un jargon gazouillant à la fois mélodieux et rauque, enveloppe brusquement de gestes quêteurs et de petits bras tendus le promeneur égaré, à cent pas de l’hôtel, où commence et finit le quartier français, aussitôt submergé par la ville indigène.
Ville étrange, silencieuse et comme déserte avec ses demeures basses accroupies le long des ruelles ensoleillées, et dont la porte ouverte dérobe, par un coude brusque dès l’entrée, le mystère des intérieurs.
C’est le matin : le pas d’un rare turco se rendant du Méchouar à la place, les bourricots chargés de couffes remplies d’argile de quelque ânier de la plaine, ou la mélopée criarde d’un tisseur, installé dans le clair-obscur de sa boutique, voilà les seules rumeurs matinales de Tlemcen. Au-dessus des terrasses étagées s’escaladant les unes les autres avec, çà et là, le dôme blanchi à la chaux d’une mosquée ou le minaret d’onyx d’El-Haloui ou d’Agadir, c’est un ciel d’outre-mer profond et bleu comme la Méditerranée même, la Méditerranée déjà si lointaine dans ce coin du Sud oranais, c’est l’azur brûlant des pays d’Afrique avec, au nord de la ville, la dominant de toute la hauteur de ses contreforts rougeâtres, l’âpre chaîne en muraille du Djebel-Térim.