Allons, menez-moi à Tallago, où sont les bandits les plus fiers, Giaccomini et Saon Lucia ; eux, ce sont des guerriers et, avec eux en compagnie, je parcourrai les sentiers et les bois.
Je suis bien décidément dans le pays de Colomba. Mme X…, dont la patience est inlassable, veut bien éclairer mon ignorance de précieux renseignements sur les voceratrices… La femme corse est naturellement poète, il y a comme une sybille et une prophétesse dans chaque paysanne ; la douleur et la vue de la mort réveillent en elles le génie sybillin ; le vocero s’improvise sur le cadavre de l’homme mort de mort violente, c’est l’appel à la vengeance. Pour la mort naturelle, l’improvisatione s’appelle lamento.
Pour les voceri comme pour les lamenti, la famille et les amis se rassemblent au logis du défunt et se tiennent debout dans la plus grande pièce de la maison : le mort est étendu habillé sur un lit, la face découverte, des chandelles sont allumées tout autour. Sa veuve se tient à la tête et derrière elle toutes les femmes entourées des hommes. Chaque visiteur vient, embrasse le défunt, salue et prend place parmi l’assemblée, sans dire une parole. Silence et deuil.
Parents et amis une fois au grand complet, l’un d’eux s’avance et, s’adressant au mort, vante sa vie, son caractère et déplore sa fin ; c’est l’oraison funèbre antique dans toute sa grandeur naïve et touchante.
Pourquoi nous as-tu quittés ? Pourquoi ne veux-tu plus demeurer avec nous ?
L’adieu terminé, la voceratrice s’avance. En grand deuil, encapuchonnée de la faldette noire, elle se penche au-dessus du cadavre et tout à coup, éclatant en sanglots, improvise avec de grands gestes une sorte de complainte, empreinte à la fois de douceur et de violence, de tristesse et de fureur : c’est un appel à la haine et c’est un cri de désespoir. Toutes les femmes reprennent les dernières strophes en chœur en poussant des ululements lugubres, ce sont les « hou hou » de l’orfraie et du vent dans le maquis. Parfois la voceratrice s’arrête ; subitement inspirée, une autre femme la remplace et continue le vocero. Le vocero passe ainsi de bouche en bouche, rythmé par les gémissements sinistres des voceratrices à bout d’inspiration, et dans l’élan de leur douleur, vraiment ivres et possédées, elles s’arrachent les cheveux, déchirent leurs vêtements, se déchirent les joues avec leurs ongles et mêlent leur imprécation farouche et de larmes et de sang.
Au fond du salon des X…, les guitares se plaignent toujours ; c’est une Serenata que chantent maintenant les artistes corses, une ballade d’amour.
Si tu veux savoir combien je t’aime, tu es autant que ma poitrine, mon cœur et mon âme et, si j’entrais dans le paradis où sont les bienheureux et que tu n’y fusses pas, je m’en irais.
LE SEIZE AOUT EN AJACCIO
Nous avons manqué le 15 août et les fêtes de l’Assomption, qu’on célèbre ici sous le nom de Saint-Napoléon. Pour les Ajacciens demeurés fidèles à la mémoire de l’Ogre de Corse, le 15 août est demeuré l’anniversaire de la naissance de Bonaparte et la fête de l’Empereur ; des banquets bonapartistes, des toasts délirants d’enthousiasme exaltent toujours, en dépit des Républiques, la grande figure napoléonienne.