— « Voyez-vous ces écueils là-bas, de l’autre côté de la baie, en face, »

Mais le miroitement de la mer, le halo lumineux de la côte noyaient le point désigné dans une brume de chaleur.

« Regardez bien au bas de ce promontoire, vous les verrez se dessiner, ils sont sept, ce sont les setto navi, les sept navires. Toute la légende de saint Roch est là, ces sept rochers affirment sa puissance. Sept galères barbaresques, chargées d’infidèles atteints de la peste, étaient entrées dans la baie ; elles menaçaient de débarquer à Ajaccio, tout le pays était consterné, ces mécréants allaient y répandre leur mal. Saint Roch, imploré par les populations accourues des campagnes, s’avança jusqu’au bord de la mer. S’agenouillant et s’étant mis en prière il adjurait Notre-Seigneur le Christ d’entraver la marche des navires et de préserver l’île, et sur un geste du saint, les sept galères s’arrêtaient, devenues pierres pétrifiées, elles et leurs équipages, changées en sept écueils.

« Ce sont les sept récifs qui s’échelonnent à la file au pied de Chiavari, Ajaccio célèbre encore aujourd’hui le souvenir de ce miracle et de sa délivrance. »

Au fond de la baie, les neiges du Monte d’Oro, enflammées par l’adieu du soleil, étincelaient toutes roses au-dessus des forêts bleuâtres, les fanfares de la procession éclataient par intervalles dans le quartier de la Citadelle, les cinq Christs défilaient sur les anciens remparts.

La maison de Napoléon, c’est le pèlerinage tout indiqué du lendemain. Je l’ai déjà visitée, il y a trois ans, c’était pendant l’hiver et la longue enfilade des pièces du premier, le seul étage où soient admis les visiteurs, en prenait, derrière les persiennes closes, un lamentable aspect de détresse et d’abandon. Dans la chaleur de l’été l’impression sera peut-être tout autre.

C’est dans la petite rue étroite et fraîche en août, froide en janvier, la même maison provinciale à trois étages, façade blanche et volets verts. Elle se penche un peu en arrière sous sa toiture comme mal d’aplomb ou redressée d’orgueil. Derrière les volets, qu’entre-bâille à peine la gardienne, ce sont les mêmes pièces aux parquets légèrement disjoints, plafonds peints, à la mode italienne, d’attributs et de fleurs de facture un peu sèche, selon le goût du temps. Des sièges de l’époque de la Révolution, des cabinets de Florence incrustés de lapis et de marbre, des bergères Louis XVI, dont les coussins de velours perdent leur crin, en meublent la solitude et c’est le salon de famille, et c’est le cabinet de travail du père de Napoléon, la chambre à coucher de Mme Lætitia, le canapé sur lequel elle mit au monde le premier Consul ; car, prise pendant la grande messe des premières douleurs et rapportée en toute hâte de l’église, on n’eut même pas le temps de la mettre sur son lit, et c’est sur un canapé que Lætitia Bonaparte accoucha du grand Napoléon, le 15 août 1769, vers midi, comme finissait l’office de l’Assomption.

Comme il y a trois ans, la gardienne ouvre pieusement deux petites armoires dissimulées dans le mur, placées l’une au pied du lit de Mme Lætitia, l’autre à la tête. De la première elle tire avec précaution une crèche d’ivoire représentant la Sainte Famille dans l’étable de Bethléem ; le premier Consul la rapporta d’Égypte pour l’offrir à sa mère, c’est le gage de son culte filial. L’autre cachette recèle, posée sur un coussin de velours rouge, la couronne de lauriers du premier Consul. Elle est en or massif et c’est l’enthousiasme reconnaissant d’Ajaccio qui en a fait les frais par une souscription récente. L’emblème consulaire repose sous un globe de verre comme une vulgaire pendule ; les mains de l’Ajaccienne, qui la montre, n’en tremblent pas moins d’orgueil.

Nous reprenons notre promenade, et c’est au hasard des pièces fraîches et vides, comme embaumées de silence et de clair-obscur, la chaise à porteurs dans laquelle Mme Lætitia fut rapportée de l’église, la chambre de Napoléon Bonaparte avec la fameuse trappe par laquelle il échappa aux poursuites de Paoli, et enfin ce joli salon en galerie que j’avais tant aimé à mon premier voyage. Six fenêtres sur la rue, six autres sur une terrasse intérieure font de la pièce oblongue une étroite lanterne qu’éclairent encore des petites glaces à appliques posées entre chaque fenêtre. Un parquet luisant, deux cheminées à chaque bout de la galerie se faisant face, deux grandes glaces au-dessus et tous les petits miroirs des appliques donnent à ce petit salon de fête un faux air de splendeur, et pourtant quel misérable papier au mur et quelles piteuses peintures au plafond ! Mais il est bien de son époque, ce salon des fêtes de la famille Bonaparte et prépare déjà les magnificences de Fontainebleau. Il est raide, élégant et convenu, comme l’Empire lui-même. La vieille Ajaccienne, qui nous en fait les honneurs, nous fait remarquer la terrasse carrelée qui borde le salon, Mme Lætitia l’avait fait aménager pour retenir au logis Nabulione ; c’était le préau où jouait l’Empereur enfant. Mme Lætitia avait dû prendre le parti de garder son fils auprès d’elle ; Nabulione, turbulent, batailleur et dominateur, organisait avec les autres gamins de son âge des guerres et des embuscades de quartier qui finissaient toujours par des horions, des bleus et même des effusions de sang. Impérieux et volontaire, il se mettait à la tête des petits Corses de sa rue, préparait la victoire et faisait mordre la poussière au parti adverse ; le parti de Nabulione était toujours vainqueur. Devant les plaintes des voisins et des mères, Mme Lætitia avait dû se décider à garder l’enfant indiscipliné auprès d’elle.

Nabulione enfant s’exerçait déjà à conquérir le monde… La vieille Corse, qui me raconte cette légende faite peut-être à plaisir, la débite avec une joie évidente, toute sa vieille face crevassée rayonne, a comme un air de fête. Pour elle, comme pour tout bon Ajaccien, quand on parle de l’Empereur, c’est toujours le 15 août, la Saint-Napoléon.