Nulle part je n’ai rencontré des yeux si sauvagement attentifs.

Si pourtant, en Kabylie, dans les hameaux arabes, en Kabylie aussi comme dans toute l’Algérie, la femme traitée en bête de somme est exténuée de maternité et de basses besognes, tandis que l’homme farniente et, drapé dans son burnous, s’absorbe en de longues contemplations.

Comme au hameau kabyle, ma venue a dérangé deux conteurs, deux Uccianais dont l’un de retour de Toulon, où il y a un mois encore, il servait dans la flotte, et l’autre de Marseille, inscrit maritime frais débarqué d’un transatlantique, et tous deux auréolés du prestige des navigateurs. Escales et traversées, villes de mirage et grèves lointaines, j’ai coupé court aux récits merveilleux ; tous les yeux, toutes les bouches s’inquiètent fiévreusement de mon impression sur la Corse : « Quel beau pays, n’est-ce pas, mais combien méconnu ? Quelles forêts et quelles montagnes ! Et la baie d’Ajaccio, les calanques de Piana, et les grottes de Bonifacio ! » Tout Corse a l’orgueil de son île et veut vous en imposer l’admiration ; la sienne est enthousiaste, délirante, aveugle, et c’est encore le fanatisme arabe dont s’illuminent leurs yeux cyniques quand ils vantent leur pays.

— Et Bellacoscia, avez-vous vu Bellacoscia !

Bellacoscia, de son nom Antoine Bonelli, le fameux bandit qui, durant quarante-sept ans, tint le maquis et abattit, fin tireur d’hommes, vingt-cinq à trente gendarmes, est une des gloires de la Corse. Après Napoléon et Sampierro, je ne crois pas que le paysan des montagnes ait une vénération plus haute. Entre Ajaccio et Corte, Antoine Bellacoscia est estimé et respecté comme un héros. Ce tueur d’hommes a une telle légende, il incarne aux yeux du Corse l’esprit d’indépendance et cet amour de la liberté que lui ont mis au cœur des siècles de lutte et de guerres perpétuelles contre le Génois et le Maure. Perpétuellement menacé dans son île par les galères barbaresques ou les flottes de Gênes, il a eu de tout temps la montagne pour citadelle et le maquis pour refuge, et le banditisme à ses yeux d’instinctif prolonge dans les temps modernes la grande figure de ses héros d’embuscades et d’exil défendant pied à pied la terre natale contre l’envahisseur. Les deux Bellacoscia, car ils étaient deux frères, Antoine et Jacques, ont pris le maquis pour ne pas obéir à la loi militaire. Plutôt que de se laisser enrôler comme soldats, ils ont gagné la solitude des cimes et, pendant près d’un demi-siècle, ont vécu en plein air, dormi à la belle étoile, gîté dans l’antre et bu au torrent, protégés et nourris, d’ailleurs, par toute la contrée complice, tour à tour sauvés et dénoncés par les paysans en admiration et en terreur aussi de ces fusils qui ne manquaient pas leur homme. Bellacoscia ! et, aux éclairs des prunelles ardentes, je vois combien ces âmes impulsives ont le culte sauvage de leur bandit légendaire et national. J’ai vu Bellacoscia, l’avant-veille même, à Bocognano où le vieux proscrit, gracié par le Président Carnot, passe ses journées assis sur une chaise, au seuil de sa porte, la pipe à la bouche et vêtu du traditionnel costume de velours noir.

Les cartes postales ont vulgarisé sa physionomie. Bellacoscia vieillit là, vénéré de tout le village, entouré de famille et fait même partie d’une confrérie de pénitents. Il a aujourd’hui soixante-dix-sept ans, J’ai bu et causé avec lui. C’est un grand vieillard tout blanc, à barbe de patriarche ; le visage émacié, aux traits fins et creusés, a les tons jaunis d’un vieil ivoire, les yeux demeurés vifs ont dû être très beaux. Sous le large feutre noir, que porte ici le paysan, c’est un peu la tête classique d’un prophète biblique, Job ou Ezéchiel. Conversation illusoire ! Bellacoscia n’entend pas le français, et quand la bande de jeunes gens qui, en grande pompe, m’avaient présenté à lui, lui rappelaient quelques-uns des bons tours de sa vie d’autrefois — l’histoire des cinq gendarmes abattus l’un après l’autre comme cinq poupées de tir, l’un atteint au genou, l’autre à l’épaule, le troisième au front, et tutti quanti, par le bandit tranquillement couché derrière une roche si fortement inclinée sur le sol qu’on n’y pouvait soupçonner sa présence — et l’aventure du chat enveloppé dans une pellone, costume en poil de chèvre, filé et tissé par les femmes corses, qui fut longtemps le vêtement des montagnards et qui tend à disparaître de nos jours, et jeté dans l’escalier à toute une compagnie de gendarmes en train d’envahir sa maison ; les Pandores croyant avoir affaire à Bellacoscia lui-même, déchargeant leurs armes sur le pellone et les deux frères tiraient alors à bout portant sur les assaillants — le vieux bandit se contentait de pencher de côté un long cou de vautour, et avec un clignement d’yeux à la fois malicieux et bonhomme. « Eh ! eh ! eh ! » faisait-il de la voix chantante du paysan corse ; et c’était presque le sourire amusé et gourmand d’un ancien coureur de femmes, rajeuni au récit d’une de ses prouesses d’autrefois.

Ce sont les cent et un bons tours de Bellacoscia aux gendarmes que me ressasse, sous les châtaigniers, une fervente jeunesse.

Pour tous ces paysans, retour du continent ou toujours demeurés au village, à Ucciani comme à Bocognano, à Vivario comme à Corte, Antoine Bellacoscia vaut un roi. Des deux frères, c’était Jacques le bandit terrible, quelques atrocités lui sont reprochées à lui. Jacques Bellacoscia est mort au maquis, on ignore… même l’emplacement de sa tombe, ses enfants seuls connaissent l’endroit où repose son corps. Antoine aussi le sait, Antoine, le survivant, mais Jacques Bellacoscia a fait jurer aux siens de ne jamais révéler la place. « Ils ne m’ont pas eu vivant ils ne m’auront pas mort ! » ont été ses dernières paroles, les siens ont respecté sa volonté, le maquis complice a gardé le secret.

Et de tous les racontars entendus dans la châtaigneraie, c’est la seule histoire dont je veux me souvenir. Mystérieuse et farouche, avec son allure de défi jeté au delà de la mort, elle me semble mieux que les coups de fusil et les embuscades, mieux que les meurtres et les traîtrises, entrer dans le cadre austère du paysage corse.

LE VILLAGE