Quelle mélancolie et qu’on est loin ici de Paris et de France !

D’ailleurs, l’air fraîchit, c’est le crépuscule : le paysage en décor, miraculeusement éclairé, prend des tons lumineusement doux de peinture sur soie ; la lumière, c’est toute la magie de la Corse.

Des rumeurs d’enfants annoncent la ville. Un peu avant les premières villas, tout un séminaire en promenade s’est abattu sur les récifs à fleur d’eau du rivage, la route et le granit sont tout noirs de soutanes ; tassées, par groupes, ces faces glabres, ces robes de deuil font autant de taches d’encre sur la montagne et sur la vague et sur l’écueil : ce sont les cent quatre apprentis curés de Monseigneur, les cent quatre, comme on les appelle ici.

Comme un vol de « corbeaux » hors du charnier natal !

Et c’est un vers de Jose-Maria de Heredia qui me situe le détail sinistre du paysage.

LES QUAIS

Les quais de Marseille, cosmopolites, commerçants, laborieux et flâneurs, remuent dans du bruit, du mouvement et du soleil ; ils odorent la force, l’absinthe et la limonade, la sueur et le goudron, l’olive et le musc ; ils bercent du rêve, charrient de l’aventure, du rire et des larmes, invitent à partir, et dans du drame et de la gaieté et de la couleur poudroient, flamboient et tapagent : Marseille, porte de l’Orient et de l’Ailleurs.

Les quais d’Alger, bastionnés en haute terrasse au-dessus du va-et-vient des paquebots, arrivées et départs, déroulent de somptueuses façades de Compagnies financières et maritimes et de grands hôtels : l’indolence hallucinée des indigènes s’y accoude, indifférente au shopping des Lubin et des Cooks en excursion par la ville, le songe opiacé des burnous y somnole entre la hâte des colons espagnols et la mollesse étalée sur leur siège, une fleur à la bouche, des voituriers maltais et siciliens. Les quais d’Alger, du square Bresson à la place du Gouvernement, c’est l’élégance d’une ville arabe haussmanisée et devenue station d’hiver : les monts de Kabylie forment le décor et les uniformes de la garnison la figuration ; les Transatlantiques, trois fois par semaine, animent la rade et la lumière éblouissante, invraisemblable, est, elle-même, de théâtre… Alger sent la jonquille, le narcisse et le suint.

Les quais de Naples sordides, éclatants, grouillants de loques et de vermine, criblés de poux, de lumière, et splendides, chantent la crasse et la douceur de vivre ; ils chantent dans le bleu de la baie et dans le bleu du ciel, et, déjà brûlants de toutes les ardeurs de l’ancienne Campanie, ils se chauffent au Vésuve et se chauffent au soleil : ils embaument la paresse et la prostitution ; l’écorce d’orange et les amours faciles ; c’est le bouge en plein air qui lézarde et fleurit entre l’embrun du large et les affreux relents des fritterias du port.

Le château de l’Œuf y fleure le coquillage, les femmes, la marée et les bouquets de fraisier offerts par les ruffians, le parmezan et la semence humaine, les arabesques mauves posées à l’horizon incantent l’atmosphère avec des noms magiques : Castellamare, Sorrente, Capri, la chanson des Sirènes est demeurée en écho dans tous les creux des roches, ce faubourg populeux s’appelle Portici et cette colline en face, de l’autre côté du golfe, a nom le Pausilippe.