O toutes ces prétentions échouées sur les bancs, le dos tourné à la mer et regardant curieusement défiler devant elles le pénible cortège des autres vanités!
—Parole, il ne manque que la princesse Zénobie! ne pouvais-je m'empêcher de m'écrier. Mais à propos, interpellai-je Maxence, la fin de l'histoire, tu ne me l'as pas racontée! Tu m'as laissé à cheval entre deux selles et tu ne m'as jamais dit comment la favorite du banquier Guiçardi était retombée de la villa des Palombes aux beuglants de soldats, où nous l'avons retrouvée.
—Zénobie! En effet, c'est toute une histoire et assez compliquée. Je t'ai dit que la naine vivait dans le domaine de San Remo, installée dans un petit hôtel de poupée construit sur les indications de Guiçardi. Une fantaisie sénile du banquier l'y entretenait sur un pied de duchesse: voitures, chevaux et livrée à ses ordres; mais le vieillard ne pouvait se passer de son jouet. A toute heure de jour et de nuit il réclamait et voulait auprès de lui sa poupée favorite. La Zénobie, elle, supportait mal ce fastueux servage, et, dès qu'elle avait une heure à elle, pendant les siestes du Palermitain alourdi et drogué d'anesthésiants, elle s'évadait des Palombes; et c'était pour elle une joie d'écolière d'aller retrouver au bout du pays la vieille femme, qui lui servait de mère, et son minuscule compagnon, le nain Scœvola.
Les rares moments, que la pygmée dérobait ainsi à son maître, prenaient par la servitude même, où elle était tenue, la haute saveur d'un fruit défendu. Le printemps est assez dangereux en Riviera, les brusques changements de température et la sécheresse du mistral y affectent péniblement les arthritiques et les nerveux; parfois l'influenza s'en mêle. Elle sévissait cette année-là à San Remo. Scœvola, le plus petit conscrit de France, était atteint et devait s'aliter.
Prévenue par sa mère-barnum et priée par elle de ne pas venir au chevet du fiévreux, la naine ne voulait rien entendre. Affolée d'inquiétude, elle courait au logis contaminé; elle voulait s'y installer sans souci du gros cachet des Palombes et de ses intérêts mis en jeu. Le nain trempé de sueur sous ses draps, misérable petit pantin secoué par la fièvre, assistait en claquant des dents à une scène inouïe entre la princesse et leur mère.
—Mais tu ruines ta famille, tu nous mets sur la paille! Un homme qui t'a couverte d'or et qui ne sait rien te refuser! Tu ne retrouveras jamais ça! Qui est-ce qui paiera le médecin, tes robes et les médicaments? Scœvola peut y rester. Tu es une fille dénaturée, tu n'aimes pas ta mère, j'ai mis au monde un monstre!»
Les objurgations de la vieille femme convainquaient à demi Zénobie. Le petit être fantasque consentait à rentrer à la villa; mais elle déclarait vouloir revenir le lendemain près de son cher Scœvola... et tenait parole.
C'était une grosse partie que jouait là l'avorton.
Entre tant de manies le vieux Guiçardi nourrissait une folle terreur de la maladie et de la mort. Ses soixante-douze ans hoquetaient dans un perpétuel tremblement à l'idée des bronchites, des refroidissements et des mauvaises fièvres qui guettent plus ou moins les vieillards. Il ne vivait qu'entouré de mille et une précautions, sous la surveillance d'un médecin attaché à sa personne, et, chaque semaine, tout le personnel des Palombes devait subir la visite du docteur. C'était une formalité à laquelle nul ne pouvait se soustraire et qui était stipulée dans les engagements.
Au moindre symptôme d'indisposition, tout domestique était congédié. L'intendant lui payait deux mois de gages en lui intimant l'ordre de ne jamais se représenter, même guéri. Un cordon sanitaire était ainsi établi autour du vieillard.