Éperdu devant l'impossibilité de se procurer du jour au lendemain les cent mille lires (car la Cour de Thuringe est plutôt serrée), le prince, tout décidé qu'il fût au suicide, avait l'idée d'aller trouver le commissaire central. Le commissaire l'adressait au consul d'Italie. Celui-ci télégraphiait à Gênes, et la questure cueillait à Vintimille les deux coquins et leur correspondance.

Ainsi se termina le chantage. Tout est bien qui finit bien!

Le jeune ménage en fut quitte pour la peur; mais leur villa abrita quelques heures d'agonie. Ce prince et cette princesse passèrent d'assez durs moments, avouez-le. Il y a quelquefois pis que la peur de mourir, il y a aussi l'horreur de vivre.


[UNE AGONIE]


Nous descendions les pentes de la Mortola. Des touffes de genêts en fleurs incendiaient d'or les éboulis de roches grises; et jusqu'au bleu méditerranéen c'étaient de longues traînées de lumières encore exaspérées par le vert glauque des agaves, le gris épineux des lentisques et argenté des oliviers; toute une végétation bleuâtre, hostile, meurtrière et dardée faisait de ce coin de jardin une petite Afrique. Au loin, c'étaient les montagnes pelées de Vintimille et de San Remo, toute l'aridité de la Rivière de Gênes après la splendeur luxuriante de la Riviera de Nice. Un ciel doux et voilé, presque moite, mélancolisait le paysage; toute la clarté semblait réfugiée dans les fleurs; et dans ce décor à souhait pour un enlèvement de captive, c'étaient des silhouettes de pirates barbaresques, qui s'imposaient à travers le recul des temps chers à tout imaginatif. Malheureusement des couples d'Allemands et d'Anglais de passage, toute la foule anonyme et laide des Cooks en mal d'excursions, étaient les seuls êtres rencontrés au tournant du domaine féerique.

C'était un lundi, un des deux jours par semaine où lord Hambury permet aux visiteurs l'entrée de la Mortola: la Mortola, c'est-à-dire l'enchantement de ce ravin unique de la côte Ligure, jardins d'Italie et de Sénégal aussi, où Wagner aurait pu rêver l'éclosion des filles-fleurs. La Mortola et la fontaine de la Sirène, la Mortola et sa clairière hantée d'agaves monstrueux, énormes, hérissés et coupants, de toutes les nuances et de toutes les formes, pareils à un cénacle de gigantesques pieuvres végétales; la Mortola et ses bois de palmiers, ses champs d'iris et d'anémones où la vision s'impose d'une ronde de nymphes de Botticelli; la Mortola et sa treille en terrasse au-dessus de la mer; sa treille enguirlandée de roses et de clématites, escortée de touffes de primevères, d'héliotropes en arbres et de chimériques orchidées, jaillis comme des étoiles entre les retombées de mouvants chèvrefeuilles; la Pergola et le malaise enivrant, délicieux de son trop de calices et de son trop de parfums... Et entre toutes ces corolles, toutes ces feuilles, toutes ces branches, au tournant de tant d'escaliers et le long de tant de terrasses, le nostalgique horizon de la Méditerranée, la soie moirée de sa nappe immobile avec, au bord de la mer, les quenouilles de bronze de son interminable allée de cyprès... Cimetière d'Orient ou jardin de Gabriele d'Annunzio dans le Triomphe de la Mort.

Nous étions arrêtés auprès d'une volière et tout en suivant les mouvements d'automate d'un étrange perroquet, on eût dit, d'émail vert...