[MADEMOISELLE DE NÉTHISY]


Faverny s'était levé et, s'arrêtant devant une armoire normande convertie en bibliothèque, bibliothèque provisoire où s'entassaient pêle-mêle les derniers livres parus de l'année et du mois, il en ouvrait les vantaux tendus de vieux brocart olive et en bousculait les rayons.

Il revenait vers nous, un volume à la main et, le feuilletant: «—Psychologie de bal masqué et de veglione de Nice. Avez-vous lu ce roman?» Et il nous en montrait le titre: Vierge faible. «Il y a là quelques pages d'autant plus curieuses qu'une femme en est l'auteur. C'est écrit un peu plus que de visu, jugez-en.» Et, se campant au milieu de l'atelier, Faverny lisait à voix haute:

«Familiarisé avec ces travestis, toujours les mêmes, almées, colombines, Espagnoles, bébés, Xavier reconnaissait les diverses catégories de femmes qui viennent pour se montrer, pour frôler, pour embrasser.

«Pour se montrer, les demi-mondaines somptueusement dévêtues. Pour frôler, ces vieilles femmes qui s'attardent dans les couloirs étroits et sombres. Pour souper, la fille de joie qui, affublée d'un minable locati, songe à la dette grossissante près de sa logeuse, à son amant qui l'a plaquée, à la mauvaise toux qui la secoue. Pour souper, celle qui n'a pas dîné!

«Pour embrasser, les femmes honnêtes qui, négligées par leur mari et n'ayant pas d'amant, regrettent de voir leur jeunesse agoniser tristement inutile, et, furtives, viennent là recueillir les baisers qui y traînent par milliers. Tendres et voluptueux, passionnés et pervers, ils volètent, tels une nuée de papillons, ces baisers qui cherchent des lèvres pour s'y poser; baisers de jeunes gens timides qui n'osent pas, de vieux marcheurs qui ne peuvent plus. Glaneuses de ces baisers anonymes, les femmes honnêtes, un peu ivres de la brutalité des convoitises, écoutent, à demi-pâmées, le cynisme des propositions. Car les désirs qui les frôlent d'ordinaire, enveloppés de respect, montent vers elles, comme l'encens vers l'idole en les effleurant seulement, et c'est pourquoi au fond de leur âme, un doute persiste. Toute cette vénération ne serait-elle pas de l'indifférence? Mais ce soir de fête libre, où elles ne sont plus que des femmes tout simplement, elles ont une joie de se voir aussi désirables que l'autre, l'ennemie, la femme de joie, qu'on méprise en la jalousant.

«Puis un obscur désir de revanche contre le mari s'y satisfait. Elles ont l'illusion de le trahir un peu, sans risques, avec une féminine lâcheté. Rien n'est plus effrayant et mystérieux que ces transformations de personnalité.»