Il est vrai que j'avais mis cent sous dans sa sébile et que j'avais trouvé le moyen de frôler son bras nu. La chair en était ferme et froide: ce contact m'allumait et, prenant un louis, je l'ajustais dans le coin de mon œil comme un monocle d'un nouveau genre; les prunelles de la fille souriaient, ses paupières s'abaissaient consentantes.
Elle remisait ses bêtes dans une espèce de cage, jetait un waterproof sur ses épaules et éteignait les torches; le spectacle était fini.
—Dans une heure, ici, quand tout le monde sera parti, trouvait-elle le moyen de me dire en me frôlant du coude.
—Ici, pourquoi pas à l'hôtel?
—Ici ou nulle part. Je ne peux pas laisser les bêtes seules. Oh! y a pas de danger. Mon amant est à Montpellier, il ne r'vient que demain. Oh! le lit est bon, il y a une moustiquaire; vous dormirez tranquille. Vous donnerez bien deux louis, j'les vaux.»
Il y avait, en effet, une moustiquaire, des oreillers de crin et un sommier dernier modèle. Miss Andréa, la charmeuse de vampires, avait une anatomie de gymnaste, sa chair était élastique et froide, mais je n'avais pas moins quelque appréhension à cause des vampires. Je sentais les horribles bêtes suceuses de sang remuer dans la cage, auprès de moi.
—N' t'émotionne pas comme ça, me disait la charmeuse. Va, n' crains rien, la cage est fermée. El' n' peuvent pas sortir.»
Si bien qu'après une reprise furieuse de baisers et d'étreintes (miss Andréa justifiait son physique), je m'endormais exténué, anéanti.
Je revenais à moi sous une étrange et insistante caresse. Dans la torpeur d'un demi-sommeil, j'avais d'abord senti comme des lèvres frôleuses qui s'égaraient sur moi. C'était comme une lente et progressive emprise; des baisers s'incrustaient dans ma chair, si obstinés qu'ils semblaient parfois des petites morsures, et la souffrance en était délicieuse, car l'imprévue caresse me possédait partout à la fois. Comme des mains tièdes me parcouraient, et je me sentais allégé, plus dispos et pourtant engourdi, comme après une piqûre de morphine. Etait-ce un rêve ou quelque pratique savante de miss Andréa? Et je ne bougeais pas, envahi d'un mortel bien-être, quand une douleur aiguë derrière l'oreille me réveillait tout à fait. J'y portais vivement la main et rencontrais une chose tiède, flasque et velue qui me faisait pousser un cri d'horreur. Je me dressais sur mon séant en secouant la chose molle et vivante; la clarté lunaire entrait par une fenêtre ouverte, j'avais les mains pleines de sang. J'avais du sang sur la poitrine et le long de mes reins, j'en avais sur les cuisses et sur le ventre aussi. Trois vampires, trois hideux vampirus spectrum, vrillés à ma peau, pompaient mon sang lentement, sûrement.
Miss Andréa avait disparu. Je voulais me lever, m'enfuir, mais déjà à bout de forces, déjà exsangue, hélas! je restais sans mouvement. Je ne pouvais même pas détacher les trois monstres de mon corps. J'avais pu jeter sur le plancher celui qui me mordait au cou, j'étais la proie inerte de la ménagerie d'Andréa, et, pendant que je me débattais en vain et si peu, comme un noyé sous l'eau, mes yeux hallucinés voyaient deux autres vampires qui rampaient obliquement vers moi.