[II]
EN REVENANT DE SAINT-GERMAIN
La victoria roulait au trot cadencé des chevaux, elle filait entre les villas endormies et les murs des propriétés en bordure de chaque côté de la route, légère et souple, à peine dénoncée par le bruit alterné des sabots de deux chevaux et par un cliquetis des gourmettes. Un orage éclaté vers les cinq heures faisait la nuit limpide; la terre détrempée amortissait dans un clapotement sourd le bruit des pas et celui des roues; c'était comme un glissement dans du silence à travers le sommeil de la banlieue rajeunie. Des feuillages lourds de pluie et des pâturages humides montait une odeur âcre et verte et, quand la victoria traversait un pont, la fraîcheur nocturne s'aggravait d'un relent de vase, comme d'une fadeur de marécage. Le fleuve emportant l'immondice de la ville à travers les campagnes décelait sa présence par une senteur plus forte, mais les âmes végétales éparses dans tant de parcs et de jardins dominaient vite l'haleine fétide, et la victoria continuait sa course silencieuse dans l'enchantement magique de la nuit. Elle avait déjà traversé Le Pecq, Croissy et Chatou.
La jeune femme et les deux hommes assis sur les coussins de la voiture se laissaient aller au bien-être du calme et du grand air; ils venaient de dîner à Saint-Germain, au Pavillon Henri-IV et, laissant les autres convives rentrer en automobile par les bords de l'eau, Bougival, Bas-Prunet et Marly, ils avaient pris par le plus court, la route du Pecq à Rueil déjà encombrée de lourdes charrettes de maraîchers gagnant lentement les Halles et roulaient en silence par la banlieue obscure et les villages assoupis. La jeune femme vaguement engourdie songeait, yeux mi-clos, à une coupe de manche et un dessin de corsage remarqués sur une de ses amies; elle essayait d'en préciser les détails pour les donner le lendemain à sa femme de chambre; les deux hommes, eux, avaient allumé des cigares; une somnolence heureuse les berçait tous les trois.
—Oh! comme ça sent la fraise! s'écriait tout à coup la jeune femme en relevant ses paupières appesanties, on se croirait à Palaiseau, chez ta sœur. Tu ne sens pas, Gontran?» Et elle poussait du genou celui de son mari.
A quoi l'homme assis en face d'elle:
—Tu t'en aperçois maintenant, tu dormais donc? Il y a une demi-heure que nous voyageons escortés de cette odeur. Nous avons déjà dépassé plus de trente charrettes de maraîchers. Tiens, en voici encore une.» Et, lui désignant les bâches grises d'un lourd fardier côtoyé dans l'ombre. «Tiens, cela est rempli de légumes et de fruits, cela va alimenter le Ventre de Paris.
—Mais où sommes-nous donc? demandait la jeune femme.
—Mais nous arrivons à Rueil...
—Et voici la lune qui se lève sur le Mont-Valérien, faisait l'autre homme assis à ses côtés. Il faut croire que vous avez bien dormi.