Oh! le portrait valait le cadre et le décor avait été choisi de main de maître. Ce parc délabré de novembre, comme fardé de rose par le soleil couchant, le voisinage même de ces ruines apparues couleur de chair sur ce ciel brasillant, étaient bien en harmonie avec cette luxueuse élégance de vieille femme, et je reconnaissais bien là le dilettantisme et l'esthétique délicate de mon ami Jacques de Livran.
Jacques ne m'avait pas vu; je pouvais donc les suivre à distance et les voir monter, à la grille de Saint-Cloud, dans un discret coupé vert myrte, attelé de deux alezans.
A quelque temps de là, ayant rencontré Jacques au cercle, j'eus le mauvais goût de l'intriguer et de le plaisanter, lui donnant à penser que j'avais reconnu la femme dont il était ce jour-là le cavalier, et, le complimentant ironiquement sur sa dernière conquête, je hasardai même, je crois, le nom de Malvina Brach. A quoi Jacques avec un grand sérieux: «Malvina Brach! si tu veux, et pourquoi pas? A l'époque de l'année où nous sommes, au lendemain de la Toussaint et de la fête des Morts, l'âme endeuillée de l'adieu des beaux jours et des récentes visites aux tombes chères, si l'on a quelque propreté morale et qu'on se trouve, comme moi, n'aimer ni les cartes, ni les chevaux, ni les filles, que faire? Oui, dis-le moi, que faire si ce n'est que de revivre au milieu des paysages cruellement familiers quelque amour mort dont, l'évocation vous redonne parfois l'enivrante et douloureuse griserie d'autrefois (ce qui est d'un subtil égoïsme), ou bien alors embellir d'une illusion d'amour, galvaniser d'un semblant de cour et ranimer au mirage d'un feu de paille la tristesse résignée de quelque pauvre jolie femme qui a doublé le cap et qui se sent vieillir. Cela est de la charité pure, mon cher ami, et de la plus belle, une charité qui n'engage à rien, car, pour peu que tu saches choisir, ta reconnaissante partenaire, qui a de bonnes raisons pour se méfier d'elle-même, ajournera toujours l'heure des défaillances, quelque envie qu'elle ait de défaillir.
«Tu goûteras auprès de l'intellectuelle et de l'affinée, qu'est toujours une ex-jolie femme de cinquante ans, les plus pures joies de l'amour platonique, et puis n'en n'est-ce pas une autre joie et des plus rares, que de lire dans les yeux d'une femme la perpétuelle crainte qu'elle a de nous perdre, et dans son sourire le ravissement inespéré d'un bonheur auquel elle ne s'attendait plus. Songe à cela: être le dernier amant d'une femme qui ne croyait plus être jamais aimée, s'était presque résignée à son sort et que nous avons réveillée du tombeau, être le Christ ressuscité d'une Madeleine retirée au désert, ou du moins retranchée de l'amour! Mais tout cela forme un ragoût de sensations extrêmement délicates et, du quinze octobre au premier décembre, je t'assure que, pour une âme distinguée, les vieilles chéries ont seules leur raison d'être en amour.»
TABLE DES MATIERES
| La Rafale | [ 1] |
| LA SAISON A PEIRA-CAVA | |
| I. Une Jeune fille | [19] |
| II. Le choix d'un mari | [ 38] |
| III. Ames d'outre-mer | [ 56] |
| IV. Preuves à l'appui | [ 72] |
| V. Le coup de l'Américaine | [ 91] |
| VI. Sans lendemain | [ 107] |
| VII. Service en campagne | [ 126] |
| PRINCE D'AUBERGE | |
| I. Un soir, au Music-Hall | [143] |
| II. Une nuit chez Durand | [ 153] |
| III. Coups nuls | [ 169] |
| IV. Naufrage au port | [ 182] |
| V. Le calvaire de Pauline Rayberg | [ 194] |
| L'ÉCOLE DES VIEILLES FEMMES | |
| Le Testament | [ 209] |
| Dernier amour | [ 223] |
| Ferme d'Autruches | [ 239] |
| Colloque sentimental | [ 256] |
| Autre colloque | [ 269] |
| Le Dernier coup | [ 283] |
| Crépuscule de femme | [ 301] |
ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY