Miss Eva Waston! Qui lui valait l'honneur de cette visite? Il connaissait à peine la milliardaire américaine pour l'avoir rencontrée dans des bals de cercles et dans des fêtes de charité, et pas souvent, en deux hivers, à peine cinq ou six fois. Il n'était ni de son monde ni de son groupe. Flirteuse enragée, sportswoman accomplie, femme de tous les records, la seule fois où il l'avait vue d'un peu près (il lui avait même été présenté), c'était à bord de la Malfia, le yacht de sir Humfrey Bordonn. Miss Eva Waston ne fréquentait même pas le tennis, où il se hasardait quelquefois. Il retournait la petite carte entre ses doigts, prévoyant un grand ennui dans cette visite. Il avait parlé d'elle étourdiment, l'autre soir, au restaurant, et sa conversation avait été sûrement rapportée. Il savait la jeune fille hardie, délibérée et capable d'une démarche. Sa situation devenait ridicule, et il maudissait une fois de plus son imprudente manie de parler haut en public. Il endossait vite un complet de piqué blanc sur une chemise de batiste bleu pâle, et, cravaté de linon de la même couleur, chaussé de peau de daim gris, il descendait dans la salle à manger. Miss Eva Waston l'y attendait, debout dans le rai lumineux du volet entr'ouvert. Il la reconnaissait dès le seuil. C'était bien sa chevelure de soie jaune à la fois floche et lisse, tordue comme un câble sur la nuque. Elle avait ôté le grand voile de gaze de sa casquette de chauffeuse, et, d'énormes lunettes à la main, s'absorbait dans la contemplation du Bouddha de la cheminée. Sa face rose, animée par la course et toute moite de chaleur, illuminait toute la pièce; son cache-poussière ouvert sur une robe de batiste écrue, elle égayait la vaste salle obscure d'une souplesse de tige et d'une clarté de fleur.

—Très beau, ce Bouddha, et très rare! Vous pouvez me croire, j'ai été élevée dans l'Inde, faisait l'Américaine en tournant à peine la tête vers le jeune homme. Vous possédez là une pièce de musée.

Et, faisant une brusque volte-face.

—Je ne devrais pas vous donner la main; mais je veux me souvenir que vous m'avez été présenté, et puis je suis chez vous, en somme, et voyez, je n'ai pas de cravache, car c'est avec une cravache que je serais venue si je n'étais pas fiancée, et je ne veux pas d'affaire entre Gennaro et vous.»

Elle avait tendu deux doigts à Sourdière et les avait prestement retirés. Elle le regardait droit dans les yeux.

—On vous dit très intelligent, monsieur, et je ne demandais qu'à le croire. Pourquoi colportez-vous des idioties sur mon mariage?

—Mademoiselle!

—N'aggravez pas votre situation. Il est indigne de se défendre. Vous me permettez de m'asseoir?